Zep: « Pourquoi j’ai perdu la foi »

 

 

Avec plus de 20 millions d’albums vendus, le créateur de Titeuf est devenu le roi de la BD. Le Genevois de culture protestante sort ce mois-ci Une histoire d’hommes*. Il quitte l’univers de l’enfance pour entrer dans le monde des adultes, en s’inspirant de ses amours rock.

Bandes dessinées, séries d’animation, films… Grâce à « Titeuf », vous avez connu un succès sans mesure. Manifestement, cela n’a pas tué votre inspiration.

Le succès, c’est comme une sucrerie : on n’en a pas besoin pour vivre, mais quand il y en a, c’est quand même plus agréable ! Mais mon guide, c’est plutôt une satisfaction personnelle, une sorte de contentement intérieur.

Une histoire d’hommes n’est elle pas plutôt une histoire de femmes ?

En effet. Mais, comme souvent, les hommes deviennent des hommes parce qu’il y a des femmes, autrement, ils resteraient des garçons. Il y a eu des moments dans ma vie où j’ai eu cette tentation

On passe de la jeunesse décomplexée de Titeuf au cynisme d’Yvan ou de Sandro, vos deux personnages principaux. Peut-on dire que la vie use ?

Oui, mais on cicatrise. Et ce n’est pas parce que l’on est usé que l’on est foutu. Pour moi, il y a quelque chose de très optimiste dans ce récit. On traverse des choses difficiles, mais on finit toujours par prendre un nouveau départ.

Comment concevez-vous la vie spirituelle de vos enfants ?

Je réponds à leurs questions par des doutes. Je ne suis pas persuadé que ce soit une bonne façon de les accompagner, mais je n’arrive pas à faire autrement que de leur dire ce que je crois. Et plus j’avance, moins j’ai de certitudes. Pourtant, j’ai une culture protestante, j’ai suivi une éducation biblique et même des cours à la Faculté de théologie de Genève !

Cette part protestante, la transmettez-vous à vos enfants ?

Un peu. Il est important de savoir d’où viennent les choses qui font notre culture. Je leur raconte des histoires de la Bible parce que je trouve qu’elles sont fondatrices. Mais je n’arrive pas à leur dire qu’il faut croire en Dieu ou prier, parce que, franchement, je n’en sais rien.


▲ Zep / Photo : © Alain Grosclaude

Vous n’êtes pas croyant ?

Il y a eu une période de ma vie où j’ai été très croyant. Je suis sûr qu’un jour, j’en parlerai dans un de mes livres. Mais aujourd’hui, j’ai trop de doutes. Et c’est dur de construire une histoire avec des doutes. Il ne s’agit pas d’un doute revanchard qui dit : « Je ne crois plus en rien ! » Le doute, c’est continuer à garder toutes sortes de possibilités.

Comment avez-vous perdu la foi ?

A cause des choses difficiles que je n’avais pas imaginées vivre; de décès, aussi, qui sont venus briser la vision un peu naïve de la vie que j’avais. Face à cela, je n’ai pas trouvé de place pour la foi.

Vous êtes né à Genève, la ville de Calvin. Ne reste-t-il pas, malgré tout, quelque chose de très protestant en vous ?

C’est embêtant pour un artiste d’être protestant !
Il y a quelque chose de très discret dans le protestantisme, de très intérieur, alors qu’un artiste n’est pas dans la discrétion. Il doit montrer aux autres ce qu’il fait, et ça, ce n’est pas très protestant. Et puis, un artiste est dans l’instinctif, pas dans l’intellectuel. Pas très protestant non plus…

Et vous avez le sens de l’humour, ce qui n’est pas forcément le trait principal des protestants, plutôt connus pour être austères…

Il y a quand même un certain humour chez Calvin ! Il fallait oser se promener avec une barbichette et un bonnet de bain sur la tête ! Dans le protestantisme, on est tout le temps en train de se moquer de soi-même. L’autocritique est très protestante, et peut être très drôle, même si on la connaît plutôt dans l’humour juif. La différence, c’est que le juif se lamente sur le fait qu’il est élu. Alors qu’un protestant s’auto-flagelle en se disant : de toute façon, je ne suis qu’un grain de sable !

Qu’est-ce que le comique apporte à votre vie ?

Je ne peux pas envisager la vie sans. On est de passage, on ne sait pas trop ce qu’on fout là et pour combien de temps, alors il ne faut pas prendre la vie trop au sérieux. L’humour, c’est une philosophie de vie. Je ne pense pas qu’il faille donner une importance folle aux choses que l’on fait sur Terre. C’est aussi une protection, une forteresse. J’ai inventé cela tout petit. J’avais besoin de faire le clown et de m’inventer des choses drôles autour de ce qui me faisait peur.

Votre premier album s’intitulait Dieu, le sexe et les bretelles. Deux mots sur Dieu et le sexe ?

(silence) Pauvre Dieu, il n’est pas très sexe ! Historiquement, on a lié le sexe au mariage, à l’engagement, à des choses très lourdes. Mais le sexe est un instinct de jeu. Et Dieu n’a pas vraiment grand-chose à voir avec cela. On a tellement cassé et castré qu’on a abîmé et fait porter le chapeau à Dieu.

Entre Dieu et le sexe, le lien serait plutôt de les séparer ?

Oui. Laissons le sexe au sexe. Demander à l’Église de légiférer sur le sexe, ça a été une énorme connerie et on en sort avec des siècles de malentendu et on en aura pour des siècles de convalescence.
Dans la Bible, lorsqu’il est demandé à Jésus de trancher sur un problème politique, il se désinvestit : la politique, c’est les hommes, ce n’est pas Dieu. Je pense la même chose : « Laissons à César ce qui est à César. »

 
Elise Perrier
Grand entretien | La VP octobre 2013 n°8 – p. 24-25

* Une Histoire d’Hommes

C’est la fin d’un groupe de rock formé par quatre copains. Seul Sandro, le chanteur, est devenu une rock star. Les autres ont rangé leurs rêves au placard. Une vingtaine d’années plus tard, Sandro invite les trois autres pour un week-end. Étonnantes retrouvailles où les mémoires se délient. Réveiller le passé n’est jamais anodin et certains n’en sortiront pas indemnes.

Une histoire d’hommes, par Zep, éditions Rue de Sèvre, septembre 2013, 62 pages.

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