Paul Grossrieder: « Au CICR, on ne fait pas de vœu mais c’est peut-être pire! »

 

 

Licencié en théologie, docteur en sciences politiques, le dominicain a été ordonné prêtre en 1970, avant de devenir conseiller diplomatique au Vatican auprès des papes Paul VI et Jean-Paul II. A 40 ans, il a changé de vie pour entrer au CICR, qu’il dirigea durant quatre ans.

 

 

▲Paul Grossrieder / © Alain Grosclaude

Votre parcours témoigne d’un intérêt marqué pour la diplomatie.
 
C’est exact. Ma thèse de sciences politiques portait sur le Saint-Siège et l’Afrique noire entre 1870 et 1890. A Rome, où je menais une partie de mes recherches, j’étais en même temps expert du Vatican pour les Affaires étrangères, dirigées alors par Mgr Casaroli, un grand négociateur. Il m’a confié le dossier des relations Est-Ouest dans le cadre de la Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe, qui a mené à l’Acte final d’Helsinki sur le désarmement.

 
Qu’est-ce qui vous a conduit à quitter la prêtrise pour vous engager comme délégué au CICR ?

Au début des années 80, j’enseignais à l’université dominicaine de Rome, je participais à des conférences internationales, j’écrivais dans différents journaux. Mon travail diplomatique au Vatican me passionnait, mais j’avais un problème avec la divinité du Christ. J’aime l’Evangile pour tout ce qui est engagement social et amour des autres, mais le reste me posait problème. Et puis Dieu…, je ne sais pas… En revanche, je crois beaucoup à la spriritualité. Quant aux Eglises qui s’entre-déchirent, c’était pour moi de l’ordre du contre-témoignage insupportable.

 
Trouvez-vous des points communs entre l’Eglise catholique et le CICR ?

Quand on entre au CICR, on ne fait pas de vœu… mais c’est peut-être pire par moments ! La grande différence pour moi, venant de la diplomatie vaticane, c’était de voir les gens de très près sur le terrain et d’avoir avec eux un contact direct. Le point commun, c’est l’engagement pour les autres. C’est Mathieu 25 : « J’étais prisonnier et vous m’avez visité ». J’ai rendu visite à de nombreux prisonniers, parmi lesquels Nelson Mandela.

 
Quelle articulation percevez-vous entre les valeurs judéo-chrétiennes et le CICR ?

Ce qui est très positif au CICR, c’est que l’on sort d’un cadre idéologique figé comme l’est, par exemple, la doctrine de l’Église catholique. A l’inverse du dogme, le droit international évolue, tout comme la doctrine interne du CICR. En quittant l’Église et l’ordre dominicain, je suis entré dans un monde où les différences confessionnelles ne comptaient plus. On a devant soi des êtres humains au-delà et au-dessus de tout ce qu’ils peuvent être par ailleurs. Même chose pour les délégués : on se retrouve dans une distribution de nourriture ou dans une prison, chacun avec ses convictions profondes, différentes, ce qui ne nous empêche pas de faire un travail commun, qui est d’abord en relation avec des êtres humains.

 
Votre expérience de prêtre vous a-t-elle servi ou desservi ?

Il a fallu, au départ, rassurer certains collègues. Non, je n’étais là ni pour prêcher ni pour confesser ! Je ne renie rien de mon passé. Je suis, au contraire, reconnaissant pour la formation humaine et intellectuelle exceptionnelle reçue durant les 19 ans qu’a duré mon engagement au service de l’Eglise. Ma pratique de la prédication m’a plutôt servi quand il fallait rassembler des gens pour leur parler. Par exemple, lorsque je m’occupais d’opposants iraniens à Khomeini internés en Irak. Même si je ne les « sermonnais » pas, je leur faisais mon « discours au peuple » pour leur expliquer leurs droits, leurs devoirs, et là, mon expérience de la parole publique m’a été utile.

 

▲Paul Grossrieder / © Alain Grosclaude

 
Qu’est-ce qui distingue le CICR des autres organisations humanitaires ?

Sa neutralité et son indépendance. Cette neutralité consiste à ne pas prendre position dans les conflits au nom d’une conviction religieuse ou politique pour ménager ce qui seul est essentiel : l’accès à toutes les victimes. Au CICR, il n’y a pas de « bonne » ou de « mauvaise » victime et ce n’est pas en abandonnant le principe de neutralité qu’on fera plus et mieux. Cet élément central fait partie du professionalisme du CICR et lui donne un grand crédit auprès des gouvernements.

 
Le CICR porte-t-il encore la marque du protestantisme genevois qui fut son berceau ?

Je pense que la notion d’universalité de l’Homme ne pouvait naître que dans la culture judéo-chrétienne. La charité au sens universel est un produit de cette tradition religieuse. Depuis les Grecs jusqu’à Henry Dunant, les activités humanitaires étaient toujours liées à une armée, à une religion et, en principe, on ne débordait pas. Chacun s’occupait de ses victimes. Le premier qui est sorti de ce cadre est Saint-Vincent de Paul, qui s’est mis à considérer les musulmans comme des êtres humains. Après, ce fut Dunant qui, en fondant la Croix-Rouge, a ouvert l’aide humanitaire à tous les êtres humains… C’est une rupture fondamentale.

 
En quoi travailler au CICR vous a-t-il changé ?

Ce qui m’a profondément changé, c’est la découverte d’horreurs dont je ne pouvais imaginer l’ampleur, au sommet desquelles le génocide du Rwanda.

 
Quels sont les grands défis qui se posent aujourd’hui au CICR ?

La bureaucratisation menace toujours ce type d’institution. Le risque est partout identique : que l’institution vive pour elle-même. Quand le personnel est de plus en plus nombreux, de plus en plus international, de moins en moins généraliste, garder l’esprit de l’institution relève du défi. Le développement des technologies de communication a une incidence sur le suivi des conflits. Aujourd’hui, tout est instantané et il devient très difficile de communiquer correctement.
La complexité des conflits ne diminue pas, bien au contraire, et, à cet égard, le cas de la Syrie est emblématique. Il y a enfin la question de la sécurité. Un des risques serait de s’éloigner des conflits ou de laisser le personnel local se débrouiller. Que les « locaux » soient mêlés aux « expatriés » a toujours accru la sécurité de l’ensemble des personnels. Le défi est de savoir où placer le curseur par rapport au risque : ni trop bas, ni trop haut.

 

 
Jean-François Berger et Emmanuel Rolland
Grand entretien | La VP novembre 2013 n°9 – p. 24-25.

 

Un colloque incontournable Dans le cadre du 150e anniversaire de la fondation du CICR, le colloque « De la foi chrétienne à l’engagement humanitaire » aura lieu le samedi 9 novembre à l’auditoire Calvin (place de la Taconnerie).
Plusieurs exposés (« Le bouillonnement du protestantisme genevois à la fin du XIXesiècle », « La foi des fondateurs du CICR », « Les racines spirituelles du droit humanitaire », « 150 ans après, la place des Eglises dans le mouvement humanitaire » rythmeront cette journée, qui se terminera à 18h avec une prière placée sous l’égide de l’Appel spirituel de Genève. L’entrée est libre.
La VP


 

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