Marion Muller-Colard : « L’Evangile est une parole incroyablement moderne »

 

 

Docteure en théologie avec une thèse sur le livre de Job, Marion Muller-Colard réussit la prouesse de transcrire le combat de l’homme révolté dans un langage vertigineusement proche du nôtre, de nos questions, de nos combats.

 

 

 

Bio express
Née en 1978 à Marseille, Marion Muller-Colard vit aujourd’hui en Alsace. Elle a étudié à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg, puis exercé quelques années comme aumônier d’hôpital à Mulhouse. Aujourd’hui, elle partage sa vie avec son mari musicien et ses deux fils. Et se consacre à l’écriture pour les adultes et les enfants : romans, essais, contes philosophiques. Deux ouvrages sont parus aux Editions Les petits Platons : Le Professeur Freud parle aux poissons et Le Petit Théâtre de Hannah Arendt.
Son dernier livre L’Autre Dieu vient d’être auréolé de deux prix :
- le prix Ecritures et Spiritualités 2015, dans la catégorie Essais,
- le prix Méditerranée 2015, dans la catégorie Spiritualités d’Aujourd’hui, ex aequo avec Alexis Jenni.

 

Sous sa plume, les concepts les plus éculés de la théologie retrouvent leur éclat primitif. Après avoir lu L’Autre Dieu, on finit par se rendre à l’évidence : si les voies du Seigneur demeurent impénétrables, sa voix libératrice, elle, continue à retentir avec une clarté, une transparence qui laisse muet d’admiration.

 
D’où vous vient votre passion pour le livre de Job ?

C’est un très beau livre littéraire. Il est d’ailleurs étonnant que ce livre n’inspire pas davantage les metteurs en scène, le monde du théâtre. Job parle dans un langage dépouillé de tout artifice de la question du mal, de ses répercussions humaines, sociales. Bien que je me revendique aujourd’hui comme croyante, je fais mienne la grande leçon du livre de Job : il n’existe aucun système explicatif du mal dans lequel on puisse enfermer l’existence humaine.

 
Avant de vous consacrer à l’écriture, vous avez choisi de travailler en aumônerie plutôt qu’en paroisse…

Oui. Je vérifie la pertinence de l’Évangile dans des milieux qui ne sont ni prêts ni prédestinés à l’accueillir. Et puis, de par la maladie de mon fils, j’ai d’abord été « maman-infirmière ».
Quand, après son rétablissement, j’ai remis les pieds à l’hôpital en tant qu’aumônier, j’avais un vécu personnel qui me rendait particulièrement sensible à l’accompagnement en situation de grande vulnérabilité.

 

▲ Marion Muller-Colard / © Sébastien Bozon

 
En quoi votre lecture du livre de Job a-t-elle enrichi votre expérience professionnelle ?

Job est le personnage biblique révélateur du fait que le malheur peut s’abattre sur n’importe qui. Cette « révélation », beaucoup de malades, de grands vieillards, en font l’expérience quand ils se retrouvent comme Job, dépouillés de tout. Comment traiter une foi qui intègre une telle expérience ? Et puis, à l’hôpital se pressent « les amis de Job » qui cherchent à refabriquer le système à mesure qu’il s’effondre. L’aumônier a tout à entendre : celui qui gît, comme Job, dans les ruines de son système de croyances. Ceux qui décident de défendre ce système envers et contre tout.

 
Comment trouvez-vous les mots pour rendre aux grands blessés de la vie le « courage d’être » ?

Le Courage d’être de Paul Tillich fut, avec le livre de Job et les Evangiles, mon livre de chevet. Je cherche des choix théologiques qui me permettent d’entretenir la foi comme un élan, une dynamique. Tout ce qui est bon pour lutter contre le chaos, je le prends. Je ne prétends pas avoir la juste « connaissance » de Dieu. Ma démarche est beaucoup plus pragmatique : tout ce qui aide l’être humain à être au monde, tout ce qui l’aide et l’encourage, je l’adopte. J’ai découvert le ministère d’aumônier auprès d’une amie atteinte d’un cancer. Elle avait rencontré un ecclésiastique qui, pour la consoler, lui avait certifié que par sa mort, elle allait « glorifier Dieu ». C’est terrifiant, ce déni de ce qui déchire l’humain. Si je m’assume aujourd’hui comme croyante, c’est en dépit, c’est contre, c’est malgré ce genre de propos qui ont été prononcés « au nom de Dieu ». Et c’est d’autant plus grave que je crois profondément que l’Évangile, quand on veut bien s’abstenir de le travestir ou de le dénaturer, est une parole incroyablement moderne, vivifiante et pertinente.

 
A propos de Noël, vous disiez que Dieu se plaçait « en situation d’extrême vulnérabilité ». Que dire de Pâques ?

C’est une extraordinaire leçon d’humanité. Sur la croix, Jésus trahi, anéanti, exprime de la peur, de l’effroi, mais il n’exprime aucun regret. Il ne regrette rien. Ni la confiance qu’il a manifestée à ses disciples, ni de s’être si souvent exposé. Nous sommes les disciples d’un Maître qui a décidé d’avoir confiance et qui n’a pas retourné sa veste quand ça a commencé à mal tourner. Ça ne l’a pas rendu amer. Ce n’est pas lui qui avait tort d’avoir confiance. On n’a jamais tort d’avoir confiance. C’est très inspirant, pour moi, ce courage extrême de Jésus, la permanence de sa parole engagée.

 

 

Emmanuel Rolland

Dossier | La VP mars 2015 n°3 – p. 10-11

 

« Je ne juge personne »
« Je ne juge personne », dit Jésus, parce qu’il sait combien sont profondes nos ténèbres et terrifiante cette vie crue à laquelle nous sommes nés. Il sait aussi que nous avons plus d’aptitude à consolider nos malheurs qu’à les consoler. Il sait que les enclos fermés de nos systèmes nous projettent plus loin dans nos enfers que le malheur lui-même,que nous sommes la seule espèce vivante qui double sa peine à se sentir maudit en plus que d’être malade. Il sait – et n’est-il pas d’ailleurs venu pour cela ? – que les significations perverses que nous donnerons aux événements nous feront plonger en désespoir plus sûrement que les événements eux-mêmes. Il sait notre faculté à nous mettre au ban, à ployer sous le regard imaginaire d’unDieu totalitaire. Il connaît nos incompressibles relents de religiosité, notre compréhension pathétiquement binaire et notre quête folle d’un coupable. » [extrait p. 103]

L’Autre Dieu. La Plainte, la Menace et la Grâce, par Marion Muller-Colard, Labor et Fides, collection Petite Bibliothèque de Spiritualité, août 2014, 112 pages.