Marie Cénec : Une active contemplative

Mère, pasteure et auteure, Marie Cénec jongle avec le temps. La Fusterie ainsi que la paroisse de Champel-Malagou permettent toutefois à cette fille des villes de combler ses rêves de créativité, sa soif intellectuelle et son goût prononcé pour la prédication.

Claquement de roues dans le couloir, petits trots derrière la porte. Marie Cénec arrive à l’heure pour l’interview. Elle circule partout à pied ou en bus tirant derrière elle son inséparable mallette à roulettes chargée de livres qui la suit dans son Triangle d’Or : Maison/ Fusterie/ Champel-Malagnou.
Aujourd’hui, rayonnante sur la couverture du premier livre qu’elle a publié, elle trône sur les rayons des grandes librairies aussi bien genevoises que parisiennes. Qu’elle est loin l’époque où jeune stagiaire elle s’émerveillait de pouvoir « enfin manger autre chose que des pâtes… » quand on l’invitait à déjeuner. A l’époque, en effet, le maigre salaire d’une apprentie pasteure l’obligeait à choisir entre aller chez le coiffeur ou manger un steak !
Mais qu’est-ce qui a bien pu prédisposer Marie Cénec à devenir pasteure ? Née à Strasbourg de parents lorrains, catholiques non pratiquants, elle est l’aînée d’une fratrie de cinq enfants. Dès l’âge de 6 ans et pendant une décennie, elle suit ses parents qui partent à la découverte de nombreux mouvements évangéliques. Si c’est sans doute de son père, journaliste, qu’elle tient sa curiosité intellectuelle, sa vocation s’est peut-être forgéeau moment où elle a appris à lire dans la Bible. A 16 ans, éprise d’absolu, elle serait peut-être devenue jésuite si elle avait été un homme ! Dans cette immersion en milieu évangélique, il n’y avait aucune place pour les femmes pasteures. Et si cette sagittaire, féministe au caractère bien trempé y avait inconsciemment trouvé un défi à relever ?
C’est d’abord à la Faculté des lettres de l’Université de Strasbourg qu’on la trouve. Elle y découvre l’Aumônerie universitaire protestante de Strasbourg et s’engage comme animatrice dans le cadre des Equipes unionistes luthériennes. C’est aussi peut-être là le déclic qui la fait bifurquer en Faculté de théologie ? Ayant la possibilité de bénéficier d’une bourse d’étude du Comité genevois pour le protestantisme français, elle passera sa troisième année d’études à Genève pour approfondir ses connaissances en Nouveau Testament et travailler ensuite comme assistante.
Quatre ans plus tard, cette fois c’est sûr : le pastorat lui tend les bras ! Le pasteur Ion Karakasch l’accueille à Champel pour sa première année de stage, plaçant très haut la barre, ce qui n’est pas pour déplaire à cette intellectuelle. « Fille de la ville », comme elle se décrit, elle apprécie la bienveillance et l’ouverture de ce lieu urbain. Ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est prêcher. D’un naturel ouvert, elle apprécie les échanges avec la communauté et le dialogue avec les aînés auprès desquels elle puise une richesse d’expériences qui la nourrit. Sa seconde année de stage se fera à l’Atelier oecuménique de théologie (AOT) dans le cadre du Service de formation d’adultes et avec la pasteure Catherine Pictet à l’Hôpital de Bellerive (ancien Cesco) ; elle se terminera par un « Clinical Pastoral Training » à Lausanne. Elle est alors loin de se douter que, quelques années plus tard, un de ses rêves se réaliserait : ce sera le retour à la case départ à Champel-Malagnou pour le 50% pastoral qu’elle occupe actuellement.

Le corps dans la spiritualité

Etudes terminées, stages bouclés, comment trouver un emploi, et où ? L’Eglise protestante, sortant d’une restructuration, n’était pas le lieu propice pour décrocher un poste. C’est donc à nouveau à Strasbourg que Marie se retrouve à 75% comme aumônier dans un lycée et à 25% dans une paroisse. Puis, la vie étant faite de hasards, elle saute allégrement les cases : mariage, bébé et retour à Genève. Elle restera deux ans à Anières puis une autre année à Saint-Gervais où elle approfondira les bienfaits de la méditation et du silence ainsi que la place du corps dans la spiritualité. C’est donc tout naturellement qu’elle rejoindra ensuite l’Espace Fusterie, pour prêter main-forte à son collègue Blaise Menu.
Elle s’y sent comme un poisson dans l’eau. Citadine dans l’âme, elle aime humer l’agitation de la ville et de ce lieu qui a été conçu pour être une « bulle de ressourcement et de réflexion » au coeur des Rues-Basses. Marie a les yeux qui pétillent quand elle parle de son travail : « J’aime me nourrir de toutes ces rencontres tellement variées avec des gens qui n’ont pas toujours la même croyance que la mienne mais qui, grâce au dialogue que nous entretenons, font évoluer ma foi. Gens célèbres ou moins connus, les invités de la Fusterie sont des passionnés qui viennent partager l’essentiel de leur vie ou de leur engagement. »

La Fusterie, un lieu laboratoire

Marie a la conviction que l’Eglise doit rester sur le terrain de l’art et de la culture. « Organiser les conféren ces, les pièces de théâtre, les expositions, c’est mettre en route des émotions et des réflexions profondes. C’est un beau moyen de ‘ revitaliser ’ l’Evangile.» Elle aime aussi encourager la créativité, soutenir des projets dans ce temple cher à son coeur. Mais elle est aussi consciente des enjeux : en quelques années, l’Espace Fusterie a pris ses marques et ce « gros paquebot » a pris sa vitesse de croisière. Maintenant, il faut poursuivre son développement pour rester un« lieu laboratoire », pour penser et vivre la présence urbaine de l’Eglise différemment. Depuis quatre ans notre pasteure effectue également tout un travail sur la spiritualité et le lien au corps et tient beaucoup aux rencontres des samedis qui lui permettent de partager avec d’autres la force du silence et de la prière.
Et c’est justement cette activité à la Fusterie qui lui a ouvert la voie de l’édition, cet autre volet de la vie de Marie qui semble fort prometteur. C’est tous les jours dimanche (Editions Salvator) est en fait une compilation de « miettes », ces méditations courtes qui font appel à un langage plus moderne, plus simple, écrites en pensant « à la femme ou l’homme de la rue ». Ce sont d’ailleurs des adeptes de ses méditations qui lui ont suggéré d’en faire un recueil. Le second devrait sortir en 2015 ! Pasteure, auteure, Marie est néanmoins avant tout mère, et sa petite fille de 7 ans, qui apparaîtfurtivement dans ses chroniques VP, la rappellesouvent à l’ordre quand elle passe « leur » mercredi les yeux trop souvent rivés sur l’écran de son ordinateur ou de son iPhone.
Alors… y a-t-il encore de la place dans la vie de Marie Cénec pour des rêves ? Se décrivant comme une « contemplative active », elle aime la solitude… partagée avec son chat Eloïse ! Mais lui faire prendre plus de deux jours de vacances est un réel défi.
Vous entendez ce claquement de roues dans le couloir ? C’est notre pasteure qui repart après l’interview. Derrière elle, l’inséparable mallette à roulettes chargée de livres… La voilà qui disparaît dans son Triangle d’Or au même rythme avec lequel elle était arrivée.

Marianne Wanstall