Les clés du paradis

 

 

Serons-nous jugé au terme de notre vie ? A qui appartient l’avenir et sur quels critères nous donnera-t-on les clés du jardin céleste ? Autant le savoir…

▲ Daniel Marguerat/ Photo : © Astrid Di Crollalanza

Qui croit encore à l’enfer et au paradis ? Les peintres du Moyen-âge nous ont légué des images contrastées qui hantent les consciences : les silhouettes blanches des élus chantant des hymnes au paradis et les corps torturés et disloqués des damnés livrés aux démons infernaux.
Disons-le clairement : ces images n’ont rien à voir avec la Bible. Elles nous parlent plutôt des angoisses médiévales, de la peur de Dieu et de la mort qui rôde. Déjà au temps de Jésus, des écrits dits apocalyptiques insistaient avec complaisance sur les tourments qui guettent les méchants après leur mort. L’Eglise médiévale ne s’est pas gênée de faire pression sur les consciences en brandissant la menace des châtiments éternels. La chanson de Michel Polnareff sonne comme un défi face à ce terrorisme religieux : « On ira tous au paradis, on ira… ».

Ces images ne sont pas plus bibliques que l’idée d’un purgatoire, qui tente d’adoucir l’issue en ménageant une porte de sortie vers le paradis. Or, jamais Jésus ne brandit la menace de l’enfer pour pousser à la conversion. En revanche, il évoque l’après-mort pour dire que Dieu s’y prononcera sur la vérité du monde. Le « paradis », Jésus en parle comme d’une fête, d’un festin, de retrouvailles avec Dieu. Le mot « enfer » vient du latin infernum , « monde d’en-bas ». Il n’est pas biblique et s’alimente de l’idée d’un monde souterrain où les méchants souffriraient mille maux. Les Ecritures parlent seulement d’un feu ardent, purificateur et destructeur du Mal.

Marie Balmary et moi-même avons voulu, dans notre livre (voir encadré), démêler ce qui vient de l’imaginaire religieux et ce qui tient du témoignage biblique. Car l’après-mort est un mystère. Nul ne peut le décrire. Bien que les auteurs bibliques ignorent le scénario, ils sont unanimes à croire que Dieu y mettra fin au Mal. La question est : à qui appartient l’avenir ? Qui détient l’ultime parole sur ce monde ? Réponse : Dieu aura le dernier mot. Face aux larmes des enfants abusés et des femmes violées, face à la plainte des malades abandonnés, face au cynisme des dictateurs et à l’exploitation des pauvres, un jour viendra où Dieu lèvera le voile sur les actes de chacun : le Jugement dernier. Un jour, après notre mort, Dieu fera la lumière sur toute vie.

 
Le jugement dernier
L’idée d’un Jugement dernier n’est pas très sympathique; elle éveille des sentiments d’angoisse et de culpabilité. Mais c’est la prendre par le mauvais bout, comme si Dieu était le comptable minutieux du registre de nos actes. Elle signifie une première chose : le droit de juger appartient à Dieu, pas à nous. « Ne vous posez pas en juges, dit Jésus, afin de n’être pas jugés » (Matthieu chapitre 7, verset 1). Qui suis-je pour me prononcer définitivement sur autrui ? Qui suis-je pour déclarer ce qu’il est et ce qu’il n’est pas ? Le juge est celui qui se prononce en connaissance de cause parce qu’il connaît la totalité des faits. Or, autrui garde toujours une part d’inconnu, auquel je n’ai pas accès. Chacun est d’ailleurs, partiellement, un mystère pour lui-même. Se poser en juge, c’est prendre la place de Dieu et prétendre tout savoir de l’autre. Le Jugement dernier protège le mystère d’autrui et me préserve de le transgresser : seul Dieu aura accès à la totalité de la personne. La transparence est le privilège de Dieu.

 

Le Jugement dernier, 1435 Fra Angelico.

 

Vers une espérance
Ensuite, l’horizon du Jugement dernier fonde une espérance. Si l’avenir du monde appartient aux plus forts, aux plus cyniques, aux plus malins, aux plus manipulateurs, à quoi bon militer pour une vie meilleure ? Au Jugement se déploiera la colère divine contre ceux qui défigurent l’humanité et le monde créé. Avec le Jugement, nous pouvons croire que l’avenir appartient à la justice, à la compassion, à la solidarité, à la loyauté. Nous pouvons savoir quelles sont les valeurs qui tiennent bon et quelles sont les valeurs périssables.
Maurice Zundel, un théologien catholique du XX e siècle, écrivait : « C’est aujourd’hui que la vie doit s’éterniser ». Superbe formule : éterniser la vie, c’est lui donner son poids d’éternité, sa saveur d’éternité, en misant sur les valeurs qui seront validées au Jugement. Il ajoutait : « L’au-delà n’est pas derrière les nuages, il est au-dedans ». Zundel rejoint la perspective de l’évangile de Jean, pour qui le Jugement n’est pas une échéance lointaine, perdue dans l’au-delà des temps. Aujourd’hui, dans les paroles prononcées, les actes posés, les valeurs défendues, se construit la vérité de notre vie, celle qui aura du poids ou sera trouvée légère et volatile sous le regard de Dieu. « Qui croit en lui (le Christ) n’est pas jugé; qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu » (Jean chapitre 3, verset 18).

 
Répondre de nos choix
La perspective du Jugement dernier a encore un effet, inattendu. Elle fait savoir que Dieu ne nous considère pas comme des enfants dont on rit lorsqu’ils font des bêtises, mais comme des adultes responsables. Ce moment de vérité que sera le Jugement signifie que nous sommes appelés à répondre de notre vie.

Au delà des contraintes qui ont façonné plus ou moins fortement nos choix, au delà de la génétique qui a programmé notre personnalité, au delà des circonstances qui ont orienté nos décisions, il y aura un « je » capable de dire : voilà ma vie, voilà mes choix, j’en réponds. Pour ma fierté ou pour ma honte, j’en réponds. Une parabole de Matthieu, les talents (chapitre 25, versets 14-30), illustre bien cette situation : ceux qui ont endossé cette responsabilité sont conviés à entrer dans la joie du Maître.

 
Le secret: être soi-même
Un sage hassidique du XVIII e siècle, rabbi Zousya, disait : « Dans le monde qui vient, la question qu’on va me poser ce n’est pas ‘Pourquoi n’as-tu pas été Moïse ?’, mais ‘Pourquoi n’as-tu pas été Zousya ?’ ». Le Dieu-Juge n’attend pas des performances surhumaines. Etre soi-même, avec les dons que l’on a reçus, tel est le défi. La scène la plus explicite de Jugement, en Matthieu chapitre 25, versets 31-46, parle des gestes d’humanité les plus élémentaires : nourrir celui qui a faim, vêtir celui qui est nu, offrir l’hospitalité à l’égaré. Autrement dit : avons-nous été humains ? Il n’est pas certain que si telle est la question, tous pourront prétendre au paradis…

 

Daniel Marguerat
Professeur honoraires de Nouveau Testament à la Faculté de théologie et de sciences des religions de Lausanne.
Dossier → Irons-nous tous au paradis ? | La VP novembre 2013 / n°9 – p. 10-11

La page officielle UNIL de Daniel Marguerat pour faire plus ample connaissance, retrouver son domaines de recherche, ses publications et bien plus…

 

Nous irons tous au paradis. Le Jugement dernier en question, par Marie Balmary et Daniel Marguerat. Albin Michel, 2012

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