Jean d’Ormesson : « L’amour, une invention chrétienne »

Jean d’Ormesson est l’écrivain le plus populaire de France. Il sort Comme un chant d’espérance. Un livre qui enchante ses lecteurs avec grâce et légèreté, tout en abordant des sujets graves.

Dans votre roman Comme un chant d’espérance, Dieu est le personnage principal. Le romancier que vous êtes s’est-il transformé en prophète ?
Jean d’Ormesson : Non, certainement pas en prophète. Mais il est vrai que je me suis beaucoup occupé de Dieu. L’un de mes premiers livres s’appelait Au plaisir de Dieu. Et dans mon dernier livre, Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit, Dieu est très présent. Je me suis occupé de l’histoire de l’humanité et de l’Univers, je suis remonté jusqu’au big bang… Et puis je me suis rappelé une formule de Flaubert qui voulait écrire « un livre sur rien ». Je me suis dit, quand est-ce qu’il n’y a rien ? Avant le big bang, il n’y a rien. Et que peutil y avoir avant le big bang ? Dieu. Comme un chant d’espérance, qui sort dans la maison d’édition dema fille, est un livre où le personnage principal est Dieu, Dieu avant les hommes.

Vous vous êtes pourtant parfois présenté comme agnostique…
Nous ne pouvons rien savoir de Dieu que d’espérer qu’il existe. Le Christ a fait la seule révolution qui ait vraiment existé : « Aimez-vous les uns les autres », il n’y a pas de commandement plus important que celui-là. Je crois à l’égalité des gens. C’est une idée chrétienne. Il y a dans Matthieu une formule que je trouve merveilleuse : « Ne demandez pas quand viendra le royaume de Dieu, ne dites pas “Le royaume de Dieu est ici, le royaume de Dieu est là. « Le royaume de Dieu est parmi vous. » C’est magnifique.

Dans votre dernier livre, Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit, vous mêlez la fiction aux souvenirs et à des réflexions sur la science et le temps… L’écriture est pour vous un travail, ou juste un plaisir ?
J’ai toujours défendu l’idée que la littérature était un plaisir. Ecrire, en revanche, est un travail. C’est une joie et une souffrance. Ce qui fait un bon livre, ce n’est pas une histoire. Une histoire, c’est bien, mais ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel de l’écriture, ce sont les mots, le style. A un jeune peintre qui lui disait : « J’ai plein d’idées sur la peinture », Renoir aurait répondu : « On ne peint pas avec des idées. On peint avec des couleurs et des formes. » De la même façon, on n’écrit pas un roman avec une histoire, ni avec des idées, on écrit un roman avec des mots. C’est ce qu’on appelle le style. Voilà ce qui fait un écrivain. On reprochait à Mauriac d’écrire toujours la même chose. Et il disait : « C’est une malédiction. Dès que j’écris quelque chose, c’est du Mauriac. » Ça, c’est le style.

Vous êtes académicien, vous allez entrer dans la prestigieuse collection de La Pléiade… Que représentent pour vous les honneurs ?
C’est une reconnaissance et cela me fait plaisir, maiscela ne représente rien. Vraiment. Le mot honneur n’a de sens qu’au singulier. Au pluriel, il ne vaut pas grandchose. J’ai été heureux d’entrer à l’Académie, encore plus heureux d’entrer à La Pléiade. Antoine Gallimard, en me l’annonçant, m’a dit : « Vous savez, les écrivains vivants qui entrent dans La Pléiade, c’est très rare. » Et il a ajouté : « Il y en a plusieurs qui sont morts pendant qu’on préparait leur Pléiade » (rire). Il m’a parlé de deux ans. Maintenant, j’ai un permis de circulerpour la postérité. Le public en décidera. Pas celui d’aujourd’hui, aveuglé par la mode et par ses préjugés. Le public de demain, qui aura les éléments nécessaires pour juger.

D’où vient votre amour des autres ?
L’amour est une invention chrétienne. Le Dieu d’amour, c’est le Christ. Le génie du christianisme, c’est l’incarnation. On ne peut aimer Dieu qu’en aimant les hommes. Dieu se fait homme. Les hommes comprennent alors qu’il y a en eux quelque chose de divin. Cet amour est la clé de l’univers pour un chrétien. Le dernier vers de la Divine comédie, de Dante, est si beau : « L’amore che move il sole e l’altre stelle. – L’amour qui meut le soleil et les autres étoiles. » On pourrait soutenir que l’attraction est une forme d’amour, que ce qui tient ensemble l’univers est une forme d’amour. Que l’amour est le seul ciment de l’univers.

« Quelques printemps, quelques étés – et, à jamais, l’éternité… » Vous l’écrivez. C’est ainsi que vous concevez l’au-delà ?
Léon Bloy, un catholique qui devait être insupportable, a écrit une chose merveilleuse : « Il n’y a qu’une tristesse, c’est de n’être pas des saints. » C’est vrai. Nous avons quelques années à passer ici, qui filent incroyablement vite. Qu’est-ce que c’est que cent ans ? N’est-ce pas une folie de penser à autre chose qu’à son éternité ? Quelle idée de ne pas tout sacrifier à cette éternité qui nous attend tous ! Nous ne savons presque rien. Sinon une chose qui ne nous est pas apprise par la science, qui est que nous mourrons. C’est la seule chose qui fait l’égalité entre les hommes. La seule certitude. Comment ne pas en tirer les conséquences ? C’est très étrange de s’occuperd’autre chose, de s’occuper de ce que Pascal appelait le divertissement. Tout est divertissement. Le pouvoir est divertissement, l’argent est divertissement, le plaisir est divertissement, même la maladie est divertissement.

Comment faites-vous pour garder toujours la joie qui se voit sur votre visage ?
J’ai la chance d’avoir un tempérament heureux. Cela vient d’abord d’une enfance extrêmement heureuse. J’ai eu des parents qui s’aimaient entre eux. Ils aimaient leurs enfants et les enfants les aimaient. On a continué. J’aime beaucoup ma fille. Ma fille m’aime beaucoup. J’aime beaucoup ma petite-fille. C’est quelque chose qui facilite l’insertion dans le monde. Et j’ai toujours pensé que le monde était beau et qu’il fallait profiter de ce monde. En réalité je sais très bien que ce monde, qui est si beau, est aussi très triste. J’ai eu beaucoup de chance. Mais je sais bien que le monde est cruel. J’ai moi-même eu des épreuves. L’année dernière, j’ai été à l’hôpital huit mois, c’était grave et sérieux. Une année de ma vie a été rayée. Mais même là, je n’ai jamais perdu confiance. Le retour à la santé est un bonheur inexprimable. Quand vous revenez, vous regardez le soleil ou un arbre, ou la neige, émerveillé. Le monde est beau et il faut en profiter. Une des possibilités d’explication de ce monde, c’est que Dieu nous y a mis pour que nous y soyons heureux.

Vincent Vollet / Bonne Nouvelle