L’amour des ennemis

 

 

Dans le climat d’effarement et de tristesse qui a suivi les attentats de Charlie Hebdo et de l’hypermarché casher, tenter de redonner sa place au dicible relevait de l’urgence. C’est dans cette ambiance électrique que s’est tenu un colloque organisé par le professeur d’éthique François Dermange et le pasteur Emmanuel Rolland samedi 17 janvier à l’Auditoire Calvin sur la place des chrétiens d’Orient.

 

 

Pour ne pas mélanger les sujets, pour éviter de se perdre dans de trop vagues considérations, les organisateurs du colloque l’ont tout de suite annoncé : pendant cette journée il ne serait pas question de Charlie Hebdo, des attentats en France pas plus que de la place des musulmans en Europe ou de l’islamophobie. A chaque question sa réponse précise.
Ce dont il s’agissait c’était bien la problématique « des chrétiens face aux défis des transformations du monde arabe ». Avec derrière cette interrogation centrale : les chrétiens en Occident doivent-ils accorder leur aide en priorité aux autres chrétiens, ou l’amour tel que les Évangiles semblent le stipuler, est-il fait pour agir sur tous de la même manière sans distinction aucune, et peut-être même d’abord sur ses « ennemis » ?

 

© Tony

 

 
Plusieurs témoignages
Différents intervenants ont tenté de répondre, chacun selon son point de vue et ses expériences, à cette brûlante question de « l’amour de l’ennemi » – et que les événements de Charlie Hebdo reposent avec acuité. Michel Nseir, coordinateur des programmes du Conseil œcuménique des Eglises pour le Moyen-Orient, a détaillé les différentes situations des dix-sept communautés chrétiennes du Moyen-Orient, rappelant qu’on ne peut dissocier les souffrances des chrétiens des autres minorités et plus généralement des difficultés spécifiques de chaque population du monde arabe. Les témoignages de Lama Aleid-Germanier et de Radah Kardouh, Syriennes émigrées en Suisse, ont apporté une parole concrète et incarnée sur les immenses difficultés des chrétiens depuis l’émergence des printemps arabes (« hivers arabes » comme les nomme Lama Aleid-Germanier avec ironie). Des témoignages forts, puissants, et qui ont permis de mieux comprendre les difficultés auxquelles les chrétiens sont confrontés, là où « l’ennemi » n’est plus un personnage vague et lointain mais bien des groupes d’hommes tout proches et prêts à commettre les pires atrocités.

 
Un regard biblique
Une indispensable analyse théologique a également été menée par Simon Butticaz, professeur de Nouveau Testament à Lausanne, et Christophe Chalamet, professeur de théologie systématique à Genève. Que dit vraiment la Bible au sujet de l’amour du prochain ? Il y a bien sûr la parabole chez Luc du bon samaritain, le prochain n’étant plus un objet à aimer mais un sujet dont on se fait proche ; il y a l’ambivalence peut être de Jean, qui limite l’amour de l’autre à « l’ami », le reste du monde ayant déjà été jugé par Dieu ; il y a l’amour chez Paul qui découle avant tout de la grâce, « j’aime parce que Dieu nous a aimés d’abord » ; l’amour inconditionnel comme l’a affirmé Jésus ; et enfin cette phrase de Gutiérrez, fondateur de la théologie de la Libération cité par Christophe Chalamet pour conclure : « Nous n’avons pas vraiment de prochain ; c’est à nous de le créer. »
Enfin, l’analyse du professeur François Dermange sur le sentiment d’empathie, qui ne peut naître que lorsque l’on rentre dans la réalité de l’autre, lorsqu’on concrétise les souffrances du prochain. Rappelant finalement que tout seul, l’être humain se sent souvent démuni face aux tragédies, et que c’est bien dans une communauté, au sein d’une Eglise – quelle qu’elle soit – qui se reconnaît des valeurs communes que peut émerger cet amour universel auquel nous engage le Christ.

 
Le besoin de dire « non ! »
Si les organisateurs de cette journée sur les chrétiens d’Orient se sont à juste titre gardés de dévier de leur sujet et n’ont pas souhaité évoquer directement les récents événements de Charlie Hebdo, il n’en demeure pas moins qu’il y a dans ces analyses de nombreuses clés pour, peut-être, proposer un regard protestant sur ces faits tragiques. D’abord, comme l’a rappelé Christophe Chalamet, l’amour de l’autre n’est pas incompatible avec une résistance au mal. C’est un premier point qui semble fondamental, tant les images vues et revues dans les médias ces dernières semaines appellent à une révolte, à un besoin de dire « non ! ». Le président de l’Eglise protestante de Genève, Emmanuel Fuchs, l’a d’ailleurs rappelé lors d’une cérémonie interreligieuse en citant Castellion (XVIe siècle) : « Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme ! »

 
Facilité de langage
En prenant encore un peu plus de recul, on constate qu’il faut à tout prix se garder, comme l’a bien souligné Michel Nseir, de ne jamais « essentialiser » ces problèmes. « L’islam », « les musulmans » que l’on rapproche souvent du « terrorisme » et de la « violence » sont des facilités de langage qui masquent la réalité complexe des situations. Comme l’a souligné l’islamologue français Olivier Roy1, salué d’ailleurs par le père Joseph Hug lors de ce colloque, la « communauté musulmane » en France n’existe pas. Il s’agit de petits groupes et d’individualités parmi lesquels figure désormais toujours ou presque unevictime du terrorisme. De la même façon, pour Olivier Roy ces tueries doivent moins à la religion qu’au fanatisme exempt de toute culture et que l’on peut rapprocher d’un nihilisme narcissique contemporain, proche des tueurs de « Columbine » par exemple.

 
Changer de regard
Cela ne doit pas pour autant empêcher la révolte, la condamnation, le besoin de questionner. François Dermange l’a bien rappelé : la communauté qui s’attache à des valeurs communes est plus forte pour agir, pour refuser ce qui doit l’être, pour réfléchir, pour prier ensemble, pour aimer. Aucun acte ne peut, en tant que tel, changer quoi que ce soit au mal qui gangrène le monde et l’homme. Mais la réunion de personnes de bonne volonté, diverses mais curieuses, attachées à l’amour tel que Jésus l’a prôné, permet de nouer quelque chose de fort. Ainsi l’a résumé le pasteur Emmanuel Rolland : « De telles rencontres nous rapprochent, changent nos regards, nourrissent nos réflexions. Surtout, elles nous engagent. Nous ne savons pas encore ce qui va croître et grandir mais au moins avons-nous la satisfaction d’avoir semé. »

 
Matthieu Mégevand

Actualité | La VP février 2015 n°2 – p. 4-5