La délicate question du rapport entre Église et État

 

 

Le canton de Genève salue le travail social accompli par les aumôneries et envisage désormais d’y contribuer financièrement. Cette nouveauté devrait être inscrite dans la future « loi sur les communautés religieuses et la laïcité » annoncée à la mi-mai par le gouvernement.

 

 
Le point de vue de Jean-Noël Cuénod
En son article 9, la Convention euro-péenne des droits de l’homme, signée par la Suisse, stipule clairement que les citoyens ont le droit d’exprimer leur religion et leur manière de penser sur la place publique. Après tout, si l’on peut exprimer publiquement ses opinions politiques, pourquoi en irait-il autrement lorsqu’on fait part de ses opinions religieuses ? Ou antireligieuses, m’empressé-je d’ajouter.

 
Droit à l’assistance spirituelle
Cela ne signifie pas que les groupements politiques, religieux ou philosophiques puissent faire n’importe quoi dans l’espace commun. A l’instar de toutes les manifestations, religieuses ou non, l’ordre public doit être respecté, ordre dont l’État est le garant. Dans tous les cas, force reste à la loi commune ; les entités particulières doivent s’y plier qu’elles soient ou non religieuses

Un Etat laïc n’ignore pas les religions et entreprend des relations avec les communautés religieuses comme le stipule l’alinéa 3 de l’article 3 de la nouvelle Constitution genevoise. Il doit donc permettre à tous ses citoyens de recevoir une assistance religieuse ou spirituelle au moment où ils traversent des épreuves physiques, psychiques ou morales. Il ne faut pas perdre de vue que les principes fondamentaux de la laïcité visent à assurer la liberté de conscience et de religion, tout autant que d’éviter l’emprise des religions sur les institutions civiles.

 
Propositions
Contrairement à la France par exemple, il n’est pas question, à Genève tout au moins, que l’État salarie les aumôniers, car c’est strictement interdit par la Constitution cantonale. Mais il peut mettre à la disposition des aumôniers locaux et infrastructures. Ils serviraient aux activités des aumôneries, voire à des accompagnants laïcs pour autant que la gratuité soit assurée. En revanche, l’État n’a pas à allouer un espace public à une communauté religieuse en particulier, afin de préserver la neutralité religieuse. L’État doit également contrôler la formation des aumôniers afin que ceux-ci soient pénétrés de nos principes démocratiques et du mode de vie helvétique, quelle que soit leur religion. De même, l’État doit veiller à ce que les aumôniers ne diffusent pas de la propagande intégriste ou extrémiste.

Il appartient aux différentes communautés religieuses d’élaborer une représentation commune. Ce n’est pas à l’État de le faire. D’ailleurs, je constate qu’à Genève il existe la Plateforme interreligieuse qui comprend des communautés juives, chrétiennes, musulmanes, hindouistes, bouddhistes et baha’ies. A ma connaissance, cette plateforme fonctionne fort bien.

 

Jean-Noël Cuénod

 

 

▲ Parvis de la Cathédrale Saint-Pierre de Genève / © Ntsoa de Genève

 

 
Le point de vue d’Emmanuel Fuchs

Vous demandiez depuis longtemps que la contribution des aumôneries soit mieux prise en compte. Le but est-il enfin atteint ?
L’ouverture est indéniable, d’autant plus que Genève a longtemps eu une compréhension très stricte de la laïcité. C’est une belle reconnaissance du travail des aumôneries. Maintenant, il s’agit de savoir concrètement sur quelle aide financière elles pourront compter. Le rapport sur la laïcité qui a nourri la réflexion du gouvernement exclut tout financement de ministres, on s’oriente donc vers des contrats de prestation. Des négociations sont engagées, elles seront certainement longues… Si l’État veut que nous poursuivions notre tâche, il faut qu’il nous en donne les moyens. La charge est devenue trop lourde. Si de nouvelles prisons venaient à s’ouvrir, nous ne pourrions plus y être présents !

 
Au-delà d’un soutien financier, qu’attendez-vous de ces nouvelles relations avec l’Etat ?
Que notre travail soit reconnu comme utile au bien commun ; qu’une forme de partenariat s’installe ! A l’hôpital par exemple, la question de l’accès aux patients et de l’information qui nous est transmise par les HUG est cruciale.

 
Genève veut que les aumôneries s’intègrent à d’autres communautés et deviennent interreligieuses. Une concurrence ?
Actuellement, aumôneries protestantes et catholiques collaborent déjà étroitement et nous discutons ensemble avec le canton. Nous ne sommes pas opposés à ouvrir ce service à d’autres comme les évangéliques, les musulmans ou les orthodoxes, ce qui est déjà le cas en partie, mais quels critères l’État définira-t-il pour autoriser telle ou telle communauté à participer ? Comment vérifiera-t-il que les règles sont respectées ?
Nous serons très attentifs sur ces questions dans les négociations. Dans ce domaine, on ne peut pas improviser. Tout le monde n’a pas les mêmes compétences et le même savoir-faire ; nous avons des ministres et des équipes de bénévoles formés dans le domaine de l’accompagnement. Il ne s’agit pas de défendre un privilège, mais nous estimons que toutes les communautés ne peuvent pas intervenir sur ce terrain du jour au lendemain.

 

Anne Kauffmann

 

 

Clé pour comprendre
Le 16 janvier 2015, les trois Églises reconnues et les principales communautés musulmanes et juives ont rendu publique leur position sur les travaux du Groupe de travail sur la laïcité. Ce groupe a été chargé par le Conseil d’État de proposer des pistes de relations entre État et communautés religieuses telles que prévu par la nouvelle Constitution cantonale genevoise. Les différentes Églises ont fait bon accueil à ce texte. Sur le sujet, relisez notre article : Le rapport sur la laïcité à Genève : un accueil favorable des communautés chrétiennes ici >>.

 
Vous pouvez aussi trouver l’entier du Rapport du groupe de travail sur la laïcité à Genève dit aussi « Rapport Cuénod » ici >>.

 

Dossier | La VP juillet 2015 / n°6 – p. 14-15