Georgette Gribi, foi et fromage

 

 

La chevrière du Champ-Courbe est d’abord une théologienne qui, à l’Atelier œcuménique de théologie (AOT) comme dans sa paroisse de La Champagne, vit sa foi comme « une relation avec les autres et avec Dieu ».

 

 
La vocation bouillonnante de Georgette Gribi-Wiblé doit beaucoup à deux hommes, son pasteur, Alain Foehr, et son mari, Roger. Le premier lui a dit – alors qu’elle avait 18 ans – qu’elle ferait un bon pasteur ; le second, « sale gamin » fumeur côtoyé à l’adolescence dans un mouvement de jeunesse, lui fit prendre la foi au sérieux lorsqu’il se transforma brusquement : il avait eu, vers 16 ans, la révélation.

« Ce changement m’a fait réfléchir. Je l’ai trouvé intéressant, moins bête que je n’imaginais ! » Le rire de Georgette Gribi, 42 ans, cascade souvent, tandis qu’elle se raconte dans la grande cuisine pièce à vivre de sa ferme de Cartigny.


▲ Georgette Gribi / Photo : © Eric Esquivel

«J’ai pris goût à la foi»
Elle a vécu presque toute sa vie dans le petit domaine familial, avec son potager et son pré, élevée par un père mathématicien et une mère au foyer, protestante pratiquante. Si son engagement chrétien lui vient finalement des copains du groupe de jeunes – « prise par l’ambiance, j’ai pris goût à la foi » – elle n’entre en théologie qu’après s’être immergée dans le monde du travail.

Passée par l’École de commerce pour pouvoir gagner rapidement sa vie, non sans prendre la précaution de bûcher un an de plus pour obtenir une maturité « au cas où », la voici secrétaire d’un électricien. Elle a renoncé, malgré son diplôme, à enseigner la flûte à bec.

Georgette Gribi s’illumine : « J’étais la plaque tournante de l’entreprise, et la coqueluche; seule femme au milieu de ces quinze monteurs, ces gens qui travaillent dur. Quelle bonne expérience ! Je les ai revus souvent par la suite. »

Car au bout de cinq ans, Georgette Gribi se jette dans les études en même temps que son mari. A 25 ans, ils ont fait des économies, travaillent l’été, se serrent la ceinture, et, logés par les parents Wiblé à Cartigny, tiennent bon jusqu’au bout de l’Université. Tandis que le peintre en pub et décoration prépare la licence qui lui permet d’enseigner aujourd’hui l’histoire-géo au Lycée du Foron, pour elle, la théologie est l’évidence.

De l’AT à l’AOT
Georgette se passionne pour l’Ancien Testament, « un tout autre monde que le Nouveau Testament : violent, varié, difficile à comprendre, il ouvre à une autre manière de penser, de voir la vie, la foi et Dieu. » Un enthousiasme suscité en partie par le professeur Jean-Daniel Macchi, dont elle sera l’assistante de 2001 à 2006. A mi-temps, pour s’occuper des enfants (Matthias, né en 2000, suivi de Maïlys en 2003 et des jumelles Lucie et Ellea en 2006).

La théologie mène au pastorat. Mais « quelque chose clochait ». L’Église protestante de Genève ayant dû licencier, Georgette, qui prêche occasionnellement, renâcle et choisit de travailler avec les laïcs, « des personnes centrales mais mal reconnues, mal utilisées. » La voici active, avec trois laïcs, dans la paroisse de La Champagne, où une pasteure de formation méthodiste les accueille à bras ouverts.

Elle s’interrompt, réfléchit : « Il m’a fallu des années avant que ce soit conscient : je ne me voyais pas pasteure comme elle. Il y avait comme un « aimant à l’envers » qui m’empêchait de m’engager dans le stage pastoral. » Pourquoi ? « Je préfère explorer des pistes nouvelles, faire autrement. Même si je m’enfile dans des gonfles pas possibles ! » Son mari rigole. On le comprend, puisqu’on connaît la suite, l’improbable addition « chèvres + œcuménisme ».

Deux mi-temps : matériel et spirituel
A partir des deux bêtes à cornes adoptées pour tondre le pré, voici, de traite en fabrication de fromages, la théologienne à la tête de 27 chèvres et deux boucs. La famille fonctionne « comme un kibboutz » : parents, tante et enfants se répartissent le travail qui reste après celui des « pros », Georgette, son frère et l’employé à temps partiel.

La Chèvrerie du Champ-Courbe*, c’est son mi-temps voué à la nourriture terrestre, qui « complète et ressource » le mi-temps spirituel. Les bêtes, les contacts avec les clients et les autres éleveurs, le cœur terre à terre de la vie.

Mais le spirituel aussi se réalise dans le concret du terrain : l’engagement chrétien, les activités dans la paroisse. Et puis l’AOT** ! Georgette Gribi enseigne à l’Atelier œcuménique de théologie, et le codirige ad intérim, aux côtés du jésuite Alain Decorzant. Depuis quarante ans, dans le dialogue et la tolérance critiques, l’AOT propose à des laïcs (70 inscrits pour 2013-2015) une formation théologique de base, rigoureuse et exigeante, sur deux ans. Chaque cours est donné par un tandem catholique-protestant et les autres enseignants y assistent, dans la logique participative qui fait la longévité de cet organisme autogéré.

Pour chaque volée, un thème différent (« c’est sacrément décapant ! ») impose la stimulante obligation de se renouveler et d’aller de l’avant. Comme les participants : « Les voir évoluer, prendre une parole personnelle » compte beaucoup pour Georgette Gribi, « quelque chose de profond se passe en moi ». Quelque chose qu’il faut entretenir. Car la foi, dit-elle, « n’est pas un donné, une grippe qu’on attrape, mais une relation avec l’autre et avec Dieu ».

Et pour reprendre – littéralement – son souffle, sans penser ni à la famille, ni à la paroisse, ni aux cours, ni aux chèvres, chaque semaine, avec une cantatrice, elle travaille sa voix d’alto. Chanter, c’est respirer – et prier deux fois.

 

Quelques questions empruntées à Proust

 

Le principal trait de mon caractère ?

L’énergie

 

La qualité que je désire chez un homme

Qu’il soit solide

 

Le pays où je désirerais vivre

Cartigny !

 

Ma devise

Avance !

 
* La chevrière du Champ-Courbe | chevrerie.ch

** L’Atelier œcuménique de théologie | aotge.ch

 

 

Jacques Poget

Portrait | La VP octobre 2013 n°8 – p. 16-17