François Garaï : « Abraham n’a pas compris la demande de Dieu »

 

 

François Garaï, rabbin de la communauté juive libérale de Genève (GIL), revient sur ses deux conférences données aux Journées théologiques ainsi que sur l’actualité douloureuse touchant le monde juif.

 

 

Les journées théologiques
Les journées théologiques sont organisées par la Compagnie des pasteurs et de diacres de l’Église protestante de Genève, en étroite coordination avec la Faculté de théologie de Genève. Il s’agit de travailler durant deux jours sur une thématique choisie afin de contribuer à la réflexion théologique. Cette année 2015, le thème était : « La théologie : qu’est-ce qui a changé depuis le temps de nos études ? » Le rabbin François Garaï, ainsi que Michel Grandjean, Andréas Dettwiller, et Hans-Christophe Askani étaient les principaux invités.

 
François Garaï est le premier rabbin libéral de Suisse ainsi que le représentant de toute la communauté juive libérale francophone. Un courant de pensée qui provient en premier lieu d’un choix personnel en lien avec une forte conviction : « Je considère que notre tradition a évolué et qu’elle doit continuer à évoluer aujourd’hui. »

Lors des dernières Journées théologiques, ses deux conférences ont été fortement remarquées. L’homme avait alors choisi d’évoquer le sacrifice d’Abraham et la ligature de son fils Isaac ainsi que la question du libre arbitre. Deux thématiques qui se révèlent en résonance troublante avec l’actualité… Rencontre.

 

 

▲ François Garaï / © DR

 
Pourquoi avoir choisi pour thème Abraham et la ligature d’Isaac ?

Pour certains commentateurs, Abraham est un exemple d’obéissance pure. Le comble de l’obéissance à Dieu serait alors de tuer son propre fils. Je trouve cela immoral et à la limite blasphématoire. Après la Shoah, certains ont fait le parallèle avec cette idée de sacrifice : ce que je ne peux absolument pas accepter. D’autres ont également dit que Dieu avait puni les Juifs, parce qu’ils s’étaient éloignés de la tradition : cela me révulse. Pour moi, il y a une autre façon d’aborder cette question.

 
C’est-à-dire ?

Quand on lit en hébreu, les choses apparaissent plus clairement. Le texte dit : « Fais-le monter comme une montée », soit un Holocauste. Dieu n’a pas demandé à Abraham de mettre à mort son fils, il ne lui dit pas « sacrifie-le ». Il l’exhorte à le faire monter symboliquement, Il sait qu’il sera ensuite remplacé par le bélier. C’est Abraham qui n’a pas compris et qui va aller au-delà de la demande divine. C’est-à-dire que l’engagement religieux peut avoir comme aboutissement le contraire de ce qui est recherché par Dieu. Et qu’on peut donc aller jusqu’au meurtre et le justifier par sa foi…

 
Un thème qui résonne fortement avec l’actualité… Mais ici, vous redonnez place, au cœur de cette folie meurtrière, à la notion de bonne foi. On peut donc vraiment s’égarer ?

Le texte nous dit : « Et Abraham construisit l’autel, lia son fils et prit le couteau. » Il y a un soudain emballement, un enchaînement de gestes. Et la pensée n’existe plus. Il y a une sorte de mécanique qui se met en place et entraîne l’individu au-delà de là où il devrait aller.

 
Dans le contexte actuel, justement, qu’est-ce que vous pouvez nous dire du ressenti de la communauté juive ?

C’est un contexte un peu difficile – et puis révélateur d’autre chose. Avec ce qui s’est passé à Paris et à Copenhague, on ne peut pas simplement dire que ce n’est pas l’islam. Les personnes qui ont agi tant à Paris qu’à Copenhague s’en sont réclamées. Bien sûr, ce n’est pas l’islam en général, mais il y a quand même quelque chose dans l’islam qui permet d’en arriver là, au nom de l’islam.

 
Ne peut-on pas voir dans les fondamentalistes religieux le même emballement personnel qu’il y a eu avec Abraham ?

La seule chose, c’est que pour l’instant, à part Baruch Goldstein il y a très longtemps (1956, ndlr), les Juifs ne tuent ni des Juifs ni des non-Juifs au nom du judaïsme. Et les chrétiens non plus. Ce qui est grave aujourd’hui, c’est que cet emballement ne touche pas seulement une personne, comme Isaac, mais des dizaines et des dizaines… Alors forcément, la communauté juive se sent mise en question.

 
Menacée ?

Ce sont les nôtres, nos cousins qui ont été touchés, et nous savons que cela peut se passer n’importe où. En Suisse, il n’y a pas cette tension entre le monde juif et le monde musulman. Il y a des passerelles entre ces différentes communautés. Et ces passerelles sont plus solides qu’ailleurs dans le monde. Donc, il faut être conscient qu’il y a un danger, mais il faut également être conscient qu’il y a des liens qui existent et qui permettent d’affronter ce danger. Sans oublier que notre modèle occidental est également remis en question.

 
A vos yeux, quel rôle joue le conflit israélo-palestinien dans les tensions qui peuvent survenir entre ces deux communautés ?

Ce problème nourrit les tensions… de ceux qui veulent les tensions. C’est un problème de géopolitique, de relations internationales entre deux entités. Le conflit israélo-palestinien est utilisé par qui veut utiliser ce conflit. Si, dans les discours, ce conflit n’était pas instrumentalisé, il resterait local et pourrait trouver une résolution beaucoup plus facilement.

 
Certains n’auraient donc pas intérêt à ce que le conflit se règle ?

Exactement.

 
Lors de ces Journées théologiques, vous avez également abordé la question du libre arbitre. Existe-t-il vraiment ?

Quand on lit des études sur la biologie ou neurobiologie, les scientifiques nous disent que notre cerveau décide avant que nous en ayons conscience. Il va tellement vite que ce que nous croyons être un choix librement émis n’est en fait que la conséquence de ce que nous avons vécu dans notre passé. Mais alors quid de notre libre arbitre ? Et donc de notre responsabilité ? Pour moi, la question se résout ainsi : le libre arbitre ne serait donc pas a posteriori, mais a priori. Si je suis conscient de ce que je fais, je vais attribuer à ce que je fais une valeur positive ou négative. Je vais juger ce que je fais, mettre cela en mémoire et agir ainsi sur la réaction de mon cerveau – et donc de mon action à venir.

 
On est ici plus dans la psychologie que dans la théologie, non ?

Pas du tout ! Dans le Deutéronome, il est dit : « J’ai placé devant toi la vie et la mort. La bénédiction et la malédiction. Et tu choisiras la vie et tu vivras. » Il n’est pas dit « Choisis la vie et tu vivras. » Ce n’est pas un impératif, mais un futur. Ce n’est donc pas une invitation, mais une conséquence. Si tu mets véritablement la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction face à toi, alors tu choisiras la vie – et tu ne choisiras pas d’autre voie. Ma liberté est dans cette prise de conscience du présent.

 
Le simple fait de se poser la question du bien et du mal induirait donc la bonne décision ?

Exactement. C’est là que notre libre arbitre existe. Pas dans le choix. Mais dans l’intériorité du choix.

 

 

Anne-Sylvie Sprenger

Portrait | La VP mai 2015 n°4 – p. 18-19