Francine Carrillo : « Ma préoccupation n’est pas d’écrire comme une femme, mais d’écrire vrai »

▲ Francine Carrillo / © Eric Roset

«Pour une spiritualité de l’insurrection »*, c’est le dernier ouvrage publié de Francine Carrillo, un petit livre immense sur la femme samaritaine de l’Evangile de Jean. Elle a accepté d’en donner une lecture dans une minuscule librairie de Morges. « J’aime aller dans ce genre de lieux », explique Francine Carrillo dont le dernier domicile professionnel connu était le temple de Saint-Gervais à Genève. De livres en articles et en conférences, elle tisse patiemment son grand oeuvre : « Sortir d’une langue cryptée, qui ferme l’oreille de l’autre plutôt que de l’ouvrir », dit-elle.

Qu’est-ce qui vous a inspirée chez la femme samaritaine ?
Un geste très concret : son seau qu’elle laisse au bord du puits, signe qu’elle découvre une autre manière de puiser du sens dans sa vie. Elle découvre que tout est déjà là, déjà donné, dans un espace en elle-même qu’elle n’avait pas soupçonné. Cette découverte est au coeur de l’Evangile : Va, puise dans les ressources qui t’habitent. Le Christ lui révèle qu’elle n’a pas besoin de compter sur les autres pour donner du sens à sa vie.

C’est une allusion aux cinq maris que la femme samaritaine a épuisés – ou qui l’ont épuisée ?
C’est exact. Ces cinq maris qu’elle a utilisés comme des seaux pour remplir sa vie et qui l’ont vidée. La figure de la Samaritaine, c’est la métaphore du redressement, de cette découverte qu’il y a en nous de quoi tenir debout dans la vie. Ce qui ne veut pas dire, évidemment, que nous ne soyons pas essentiellement des êtres de relation. Mais la vraie posture, qui est une posture spirituelle, c’est de bien vivre soi-même et de laisser vivre les autres.

Votre livre sur la Samaritaine est bien loin de la manière enseignée à la Faculté de théologie pour comprendre et interpréter le texte biblique. Est-ce que vous écrivez contre une certaine manière de faire de l’exégèse ?
Je n’écris pas « contre ». Ce qui m’anime, c’est d’écrire vrai, de trouver un langage qui sonne juste, qui s’approche le mieux de mon intuition de Dieu, de la manière dont il se révèle à nous. Ce qui forcément élimine des langages qui ne me nourrissent pas.

Est-ce qu’il y a une manière féminine d’écrire ?
Je n’ai pas envie de répondre de manière péremptoire car je ne sais pas. Ce qui fait la différence, c’est notre rapport au monde et aux autres, comme femmes, souvent confrontées à une multiplicité de rôles – dans mon cas pasteure, théologienne, mère, épouse, ménagère, intendante, maintenant grand-mère ! Mon rôle professionnel n’a donc jamais été absolutisé et les différents rôles se nourrissent les uns les autres. Je me souviens d’avoir écrit pour la VP à l’approche de Noël un article sur l’incarnation alors que j’étais enceinte de l’un de mes fils. En l’écrivant, je ne pouvais pas faire abstraction de ce que je vivais dans ma chair. Ma préoccupation n’est pas d’écrire comme une femme mais de chercher un langage qui nous touche les uns et les autres dans ce que nous avons de plus vrai, de plus fragile ; quelque chose qui touche à la vérité de ce que nous sommes.

L’Eglise est un lieu plutôt masculin ou plutôt féminin ?
Plutôt masculin dans sa gestion et son organisation. On passe beaucoup trop de temps à gérer des structures au détriment de la rencontre. Il y a une manière de n’aller jamais vers l’intérieur mais de rester dans la superficialité ou l’extériorité qui est propre à l’institution. Le travail essentiel des pasteurs, c’est d’être vivants dans leur foi, ajustés à la Source, pour en revenir à la Samaritaine.

Vous peignez aussi…
La peinture me repose de l’écriture poétique. Peindre, c’est rejoindre en moi ce lieu de silence qui imprègne mon rapport au monde. C’est creuser l’inépuisable mystère qui nous constitue et nous relie les uns aux autres, et tenter de l’écrire en un poème hors les mots.

Vous avez appelé votre prochain livre L’Imprononçable…
Oui, Dieu est l’imprononçable, ce silence qui habite le fond de tout langage et qui donne de l’éclat à nos mots. C’est ce silence qui nous donne de parler. Dieu est moins celui qui « est » que celui qui « fait être », celui qui fait advenir la vie en nous, qui attend de se déployer. Aux quatre lettres imprononçables, qui constituent ce que la tradition juive appelle le Tétragramme, Jésus a donné le nom de Père et c’est sur ce silence-là que Jésus a bâti le Royaume !

Emmanuel Rolland