Vincent Thévenaz : ô délices multiples de ses amours pour les orgues

 

 

Derrière le musicien bouillonnant, engagé dans les projets les plus variés par un enthousiasme échevelé et une curiosité omnidirectionnelle… un protestant réservé.

 

 

Est-il un grand croyant, le vibrionnant organiste de Chêne ? Posée à brûle-pourpoint, la question ne le désarçonne pas. « Grand ? Non. Croyant, oui. » Il parle d’une adhésion – question de cohérence – mais d’une adhésion toujours critique. Il sourit : « surélevé et tout derrière », l’organiste occupe « symboliquement une place à part, en décalage ». Cela correspon bien à ce recul qui lui est naturel et fait que les étiquettes n’adhèrent pas sur lui. Le protestant Vincent Thévenaz n’élabore volontiers ni sur la nature de sa foi ni sur sa sphère privée. Aimable, souriant, très fair-play, il consent à quelques confidences, puisqu’il a accepté le principe d’un portrait.

 

▲ Vincent Thévenaz / © Alain Grosclaude

 
« J’ai tout de suite croché »
Petit dernier des trois enfants d’un pasteur et d’une enseignante, élevé tout au bout du Léman, dans les vignobles d’Yvorne, le Vaudois décide après le bac d’étudier la musicologie : ce sera donc Genève. Master en Lettres, français-musicologie. Avec le russe comme langue étrangère : l’allemand et l’anglais, il les parlait déjà couramment, l’espagnol viendrait tout seul… et la culture ainsi que la littérature russes l’intéressaient. Surdoué ? Non, mais travailleur, dit-il, quand ça compte pour lui (traduisez : surtout en musique). Sinon, le collégien n’était pas toujours très appliqué, pas particulièrement habité par l’envie d’en faire toujours plus (sauf en musique).

Lorsqu’il faut choisir, pour le russe, d’y aller à fond ou de passer à autre chose, la musique prime. Car Vincent Thévenaz ne pense la plupart du temps qu’à ça, l’entassement vertigineux des piles de partitions dans son appartement du boulevard Saint-Georges en témoigne. Et l’amour ? Réponse en un mot : « Pratiquant ». On saura pourtant que son amie est comédienne. Que leurs métiers sont accaparants. Que les occasions professionnelles non empoignées à leur âge ne se représenteront pas. Des plans familiaux ? Plus tard.

Alors… musique ! Tout gosse, le dimanche après le culte, le fils du pasteur tapote par curiosité les claviers de l’orgue, puisqu’il prend déjà des leçons de piano. Il joue un morceau à Noël, mais n’éprouve pas une attirance particulière pour l’instrument. Jusqu’à ses 13 ans. Ses parents connaissent une organiste, proposent à leur fils d’aller la voir. Le nom de Martine Reymond va revenir fréquemment tout au long de l’entretien. « Elle était formidable, j’ai tout de suite croché. »

 
Le groove de Bach
La suite n’est qu’une succession de moments musicaux, de recherches et de réflexions musicales, d’aventures musicales individuelles et fréquemment collectives. Les organistes sont souvent des individualistes, voire des solitaires : ne déclenchent-ils pas tout seuls les cascades sonores d’un orchestre entier ? Chez Vincent Thévenaz, soliste international, vibre aussi la fibre du partage ; il invite donc tous les autres à joindre leurs sons et rythmes aux siens. Seuls ou en meute : chœur, orchestre, quatuor, et n’importe quel instrumentiste aventureux. Pas seulement les habituels flûte, trompette ou violon, mais aussi la percussion, le cor des Alpes, bien d’autres, et il trace régulièrement avec le saxophoniste Vincent Barras un chemin original (le Duo W). Ses chers répertoires « classiques » – du médiéval au contemporain avec une bonne dose de baroque – ne le retiennent pas prisonnier. De même qu’il a étudié la théorie musicale, l’orchestration et l’improvisation– qu’il enseigne au Conservatoire, car elle s’enseigne ! – Vincent Thévenaz explore tous les territoires. Jazz, impro, klezmer, il troque ses tuyaux traditionnels pour un orgue de cinéma en accompagnant des films muets, collabore, à la fine pointe de la création actuelle, avec l’Ensemble Contrechamps.

Recrutant les jeunes de la paroisse de Chêne puis du quartier puis du Conservatoire, il a fondé et renouvelé par cercles concentriques un orchestre nommé Buissonnier, en recomposition permanente depuis dix ans. Etudiant, il avait déjà lancé la Compagnie de Quat’sous pour monter – à l’Alhambra ! – l’opéra du même nom. Une toute petite partie de ces accomplissements échappe à l’évanescence sous la forme de CD. Mais pas son interprétation de tout l’œuvre pour orgue de Bach, 14 concerts en 2009-2010. Sa manière à lui de marquer discrètement, sous prétexte des 250 ans du temple, son 30e anniversaire.

 
Engagement dans l’Eglise
Quand il parle des influences importantes, surprise : Michael Jackson y figure en bonne place ; souvent orchestrées par Quincy Jones (élève, rappelle-t-il, de la grande Nadia Boulanger), les chansons de Wacko Jacko dénotent « le goût d’un soin et d’un raffinement d’écriture » qui ont fasciné le jeune homme. Car les rythmes du funk et de la soul parlent au musicologue qui donne aussi des conférences sur Bach et y souligne le rôle du rythme. Voire du groove de Bach – quelques siècles avant la lettre. Musique de tripes et de terreau, dit-il, dirigée vers le ciel mais archi-terrienne par son ancrage – rythmique – dans le sol. On craignait un discours intello abstrait ? Nous voici en plein dans la matière, note-t-il avec un sourire malicieux.

Vite, avant de partir : le point commun de toutes ces activités collectives, traduction altruiste d’une forte ambition personnelle ? Retour à l’enfance : le sens de l’engagement hérité des parents. Le Christ figure d’un engagement dans la société, une foi très intérieure qui ne se dit qu’en actes. A-t-on oublié une question ? Apparaît alors une facette essentielle : « Mon engagement concret pour la musique dans l’Eglise. Notamment par la commission de musique de l’EPG que je préside, bon nombre de démarches que j’ai entreprises pour réunir organistes, pasteurs, laïcs autour d’une réflexion pour la musique d’église, sa place, le rôle des musiciens, etc. Il me tient à cœur que l’harmonie puisse régner entre officiants et musiciens, qu’on « s’entende » (donc qu’on s’écoute), en cherchant à tout prix une exigence de qualité, mais aussi de service à la communauté. »

Dernier « détail » significatif : Vincent Thévenaz a succédé à son professeur François Delor comme carillonneur titulaire de St-Pierre.

 

 

Quelques questions empruntées à Proust

 

Le principal trait de mon caractère

La curiosité.

 

Quel serait mon plus grand malheur

L’ennui.

 

Mon poète préféré

Blaise Cendrars – le poète autant que le prosateur.

 

Ma devise

Souplesse, attention, persévérance.

 

Comment j’aimerais mourir

Ça m’est égal.

 

Si Dieu existe, qu’aimeriez vous, après votre mort, l’entendre vous dire ?

Good job !

 

 

Jacques Poget

Portrait | La VP mai 2015 n°4 – p. 22-23