Sur les pas de Nicolas Bouvier

 

 

Depuis toujours, les auteurs suisses sont de grands pérégrins. Mais le marcheur – et voyageur – suisse le plus connu reste certainement l’écrivain genevois Nicolas Bouvier. Le lien entre littérature et marche, écriture et déplacement, est chez lui de l’ordre de l’indispensable. Un horizon infini pour une oeuvre au succès désormais mondial.

 

 

« J’aime à marcher à mon aise, et m’arrêter quand il me plaît. La vie ambulante est celle qu’il me faut. Faire route à pied par un beau temps, dans un beau pays, sans être pressé, et avoir pour terme de ma course un objet agréable : voilà de toutes les manières de vivre celle qui est le plus de mon goût. » Cet éloge de la marche faite ici par Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions n’a rien d’étonnant pour le lecteur suisse ; qu’on pense par exemple aux humanistes Paracelse ou Thomas Platter, ou plus proche à l’explorateur et orientaliste bâlois Jean Louis Bruckhardt ou à l’écrivain Charles-Albert Cingria.

Dans une œuvre riche au succès désormais mondial, qui débute par l’Usage du monde, passe par les Chroniques japonaises, Le poisson-scorpion et se poursuit avec le Journal d’Aran et d’autres lieux, c’est un infatigable pérégrin qui parcourt le monde et parvient, par une alchimie mystérieuse, à le rendre dans les mots. De l’ex-Yougoslavie au Japon en passant par la Grèce, la Turquie ou l’Iran, Bouvier flâne, fouine, vadrouille, laisse traîner ses yeux, ses oreilles, ses papilles, ses doigts ; il emmagasine, mâche, digère, et ce sont parmi les plus belles pages de la littérature nomade qu’il offre une fois rentré.

 

▲ Nicolas Bouvier en 1965, île de Shodoshima, au Japon.

 

Le lien entre littérature et marche, écriture et déplacement, est chez Bouvier de l’ordre de l’indispensable. L’on ne peut dissocier l’un de l’autre, et, comme le dit Bouvier lui-même :

« Sans cet apprentissage de l’état nomade, je n’aurais peut-être rien écrit. Si je l’ai fait, c’était pour sauver de l’oubli ce nuage laineux que j’avais vu haler son ombre sur le flanc d’une montagne, le chant ébouriffé d’un coq, un rai de soleil sur un samovar, une strophe égrenée par un derviche à l’ombre d’un camion en panne ou ce panache de fumée au-dessus d’un volcan javanais. De retour en Europe ou lors des longs bivouacs hivernaux qui parfois ponctuent un voyage, ces images se bousculaient dans ma tête, fortes de leur fraîcheur native et demandaient impérieusement la parole. »

 
Le corps et le mouvement

Ce n’est donc pas, à en croire Bouvier, l’écrivain qui part à la recherche d’images, de sons et d’odeurs, mais bien l’homme à l’état nomade confronté au monde et à sa beauté qui ne peut garder ce qu’il a vu pour lui.

« Je me suis assez vite rendu compte que la vie était tellement colorée et généreuse qu’il faudrait bien que j’en fasse quelque chose. »

Le voyageur écrit ce qu’il a vu, recrache après un long processus de décantation la matière immense qu’il a ingérée sur les routes. Le déplacement physique, le corps en mouvement, la voiture, le train ou la marche agissent chez Bouvier comme autant d’impérieux incubateurs littéraires :

« A mon retour, il s’est trouvé beaucoup de gens qui n’étaient pas partis pour me dire qu’avec un peu de fantaisie et de concentration ils voyageaient tout aussi bien sans lever le cul de leur chaise. Je les crois volontiers. Ce sont des forts. Pas moi. J’ai trop besoin de cet appoint concret qu’est le déplacement dans l’espace. Heureusement d’ailleurs que le monde s’étend pour les faibles et les supporte, et quand le monde, comme certains soirs sur la route de Macédoine, c’est la lune à main gauche, les flots argentés de la Morava à main droite, et la perspective d’aller chercher derrière l’horizon un village où vivre les trois prochaines semaines, je suis bien aise de ne pouvoir m’en passer. »

Mais le voyage, l’état nomade, en plus d’engendrer le récit, permettent au pérégrin de se dépouiller de tout le superflu qu’il a accumulé avant de prendre la route.

« On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. »

Il s’agit en fait d’une sorte d’ascèse que le déplacement physique, peu à peu, suscite presque à l’insu du voyageur.

« Le but de l’état nomade n’est pas de fournir au voyageur trophées ou emplettes mais de le débarrasser par érosion du superflu, c’est dire de presque tout. Il rançonne, étrille, plume, essore et détrousse comme un bandit de grand chemin, mais ce qu’il nous laisse «fera le carat »; personne ne nous le prendra plus. »

Et c’est en passant par ce processus de dépouillement que tout véritable récit peut, selon Nicolas Bouvier, voir le jour.

« L’écriture, lorsqu’elle approche du “vrai texte” auquel elle devrait accéder, ressemble intimement au voyage, parce que, comme lui, elle est une disparition. »

Il y a donc une complicité, plus encore une véritable dépendance entre le voyage qui se fait et le texte qui s’écrit ; le second procède du premier, il tente tant bien que mal de lui rendre, au travers des mots, justice ; mais plus encore l’écriture apprend – comme le voyageur – à se dépouiller de tout ce qui l’encombre et l’empêche.

L’état nomade chez Nicolas Bouvier, et chez plusieurs de ses acolytes écrivains-voyageurs comme Kenneth White, Ella Maillart ou Maurice Chappaz, est ainsi un puissant médium qui permet de se transformer à mesure qu’on parcourt le monde, et ce d’une façon que Bouvier rapproche des mystiques ou des bonzes itinérants.

« La dispersion et l’érosion de la route conduisent paradoxalement à un Da sein où le seul fait d’être au monde remplit l’horizon jusqu’au bord. »

Ainsi, la route, à force d’être parcourue, offre au voyageur un sésame qui lui donne accès à une allégresse dépouillée qu’il n’avait jusqu’ici jamais connue :

« … et le mot “bonheur” paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive. »

 

 

Matthieu Mégevand

Grand entretien | La VP avril 2016 n°3 – p. 14-15