Sur le chemin de la reconstruction, paroles d’aumônier

 

 

Eric Imseng doit beaucoup à sa vie de saltimbanque et auprès des chômeurs pour accomplir aujourd’hui son ministère auprès des détenus et auprès des migrants. Il se retrouve en « special guest » ce dimanche 29 mai 2016 pour son culte de consécration à la cathédrale St-Pierre de Genève.

 

 

Contre toute attente, son expérience de comédien lui a été précieuse. Tous les jours, Eric Imseng s’en sert dans son ministère auprès des personnes détenues. Son poste d’aumônier lui a d’ailleurs amené bien d’autres surprises. Celle, par exemple, d’apprendre les langues. Il améliore son anglais, rafraîchit son italien, progresse en espagnol… A ses débuts au contact des détenus, il ne comptait pas son temps pour traduire les liturgies en plusieurs langues et les apprendre par coeur afin de « garantir un service ».

Il doit certes beaucoup à sa vie de saltimbanque et auprès des chômeurs. Jamais, il n’avait imaginé qu’autant de connivences pouvaient se créer en mimant des choses, en bidouillant avec des dessins. « La qualité de ces entretiens, avec tout ce charabia, m’étonne. Cela prouve bien que même si les mots ont leur importance, ils ne sont pas tout. Il se passe quelque chose bien au-delà lors de nos simples propos », explique-t-il.

 

▲ Eric Imseng / © Eric Roset

 
Des moments profonds

La spécificité du rôle d’aumônier dans les prisons, ce suivi sur deux ou trois ans qui n’existe pas dans les autres ministères, il le redoutait un peu. Qu’allaient-ils bien pouvoir se dire ? Une appréhension bien vite dissipée. « La durée nourrit ce qui se dit. Une sorte de fidélité mutuelle se crée. Il y a une vraie force, de la beauté et de la profondeur dans ces moments que nous partageons. Ma position est intéressante puisque je n’attends rien des détenus. Je suis libre de leur tendre une « oreille nue ». Je n’ai aucun lien direct avec ce qui leur est reproché », explique Eric Imseng.

Dans son travail d’aumônier en prison, il rencontre le mystère humain, ce dont il est capable, le pire comme le meilleur. Il se consacre à la personne, pas à ce qui l’a conduit entre ces murs. « Chacun reste un être humain même si ce qu’il a fait est inhumain. Il faut aller au-delà de cela. » Il écoute avec empathie les détenus, qu’ils croient en Dieu ou pas.

Ce chemin vers la reconstruction, avec des êtres privés de liberté mais pas de vie, ils le parcourent ensemble. « La vie est la même que dehors, sauf qu’elle est circonscrite. Elle doit demeurer au-delà des faits. Certains n’osent plus après les actes pour lesquels ils ont été condamnés. Il faut alors les remettre en route. Sinon, le projet carcéral n’a aucune chance. J’amène aux détenus quelque chose de dehors ; eux m’en apprennent beaucoup sur la vie », précise l’aumônier. Il voit beaucoup de détresse et autant de courage. Certains mots le marquent plus que d’autres, tels le « je me sens humain avec vous », à la fois heureux et terrible à entendre.

 
Pour la pluralité des pensées

Si sa vie professionnelle est loin d’avoir été un long fleuve tranquille, son parcours spirituel ne l’est guère davantage. Né dans une famille catholique non pratiquante, il rejoint l’Eglise évangélique libre de Genève à l’âge de 24 ans. Il y découvre les chants, la spontanéité des prières, des prédications qui le touchent et une ambiance qui lui correspond. Eric Imseng la quittera, ne se reconnaissant pas dans la manière de lire la Bible trop fondamentaliste et des positions éthiques trop conservatrices pour lui, notamment sur l’avortement et l’homosexualité.

La lecture réformée des Écritures, bien plus distancée de la tradition, la pluralité des pensées et des convictions, l’ouverture à l’œcuménisme l’incitent à rejoindre l’Eglise évangélique réformée vaudoise, puis l’Eglise protestante de Genève : « Je me trouvais enfin “à la maison”. Je cessais de “boiter des deux pieds”. J’étais là où je pouvais être moi-même et penser ouvertement ma foi au Christ. » En tant qu’ancien comédien, Eric Imseng revendique être un homme de texte. « Ma relation à Dieu est à la fois théologique, spirituelle et aussi émotionnelle. L’émotion est une alliée dans l’écoute, elle me porte. Quand je réfléchis à mon parcours, je me rends compte que mes compétences d’écoutant remontent à mon passé de comédien. Mon travail de conseiller en personnel dans un Office régional de placement m’a aussi aidé à les acquérir. Je vois un sens à mon parcours, une cohérence. Toutes mes expériences professionnelles m’ont nourri », assure l’aumônier.

 
Ce n’est que le début

Ce dimanche 29 mai, il recevra l’« Oscar » des pasteurs en étant consacré à la cathédrale St-Pierre. Une consécration en solo – aucun autre candidat ne se sentant prêt – qu’il ne ressent pourtant pas ainsi, loin de là : « Ce n’est en tout cas pas une supériorité ou une mise au-dessus. C’est plutôt le premier pas, quelque chose d’initial. »

Eric Imseng attend avec une grande joie et une vraie émotion ce jour où l’Eglise le reconnaîtra, lui, son parcours de vie, sa démarche de foi et ses années de formations et de temps probatoire. Au moment d’offrir sa vie aux Hommes et au Christ, il est touché par la confiance que l’Eglise lui accorde : « L’EPG reconnaît cet appel que j’ai perçu. » Et cette nécessaire persévérance qu’il lui a fallu sur ce long et beau chemin pour répondre à la demande de Dieu, pour pouvoir les servir, Lui, et les Hommes. Même s’il y a quelque chose « d’irréductiblement étrange » au fait d’être le serviteur de Dieu.

 
« Je ne serai pas seul »

« Cette consécration, je la ressens également comme une bénédiction, un amour qui se donne d’égal à égal, et aussi la charité, la compassion, la miséricorde », précise Eric Imseng. Cette « responsabilité », qu’il accueille avec reconnaissance et confiance, ne lui fait pas peur : « Je sais que Dieu et mes frères vont m’accompagner, me soutenir et m’aider dans mes tâches professionnelles. » Pas besoin de tout maîtriser puisqu’il a une confiance entière en Lui.

 

Confession de foi

« Cette affirmation “Dieu est amour” est restée comme chevillée à ma personne tout entière comme à mon engagement, quels que soient les démentis que j’ai pu, par mes limites, infliger à cette admirable réalité. Oui, je me sais aimé de Dieu et inspiré par cet amour envers mon prochain “comme moi-même” (Mt 22,39 – 42).
Cet amour de Dieu et du prochain accompagne et dynamise mon cheminement personnel et diaconal.
Au creux de cet amour inaltérable, je puise force, sérénité et respiration. »
Eric Imseng

 

 
Anne Buloz.

Portrait | La VP mai 2016 n°4 – p. 22-23