Reportage au Timor-Est, le pays le plus chrétien d’Asie

 

 

Avec plus de 95% de catholiques et une infime minorité protestante, ce très jeune État, indépendant depuis 2002, émerge de cinq siècles de colonisation. Il traverse une phase de profonde mutation. Avec quelles incidences sur son identité religieuse ? Ancien délégué au CICR, Jean-François Berger redécouvre le pays après dix ans d’absence.

 

 

Ce qui frappe en arrivant à Timor-Est au terme de dix-huit heures d’avion, c’est la chaleur. Une canicule humide et implacable qui enserre sa capitale Dili, « une ville pestilentielle s’il en fût » pour reprendre l’expression du grand Joseph Conrad.

 

L’essor du catholicisme
En revenant à Timor-Est après plus de dix ans d’absence, l’un de mes buts était de reprendre contact avec quelques amis chers, connus durant l’occupation indonésienne, à l’époque où je travaillais pour le CICR. Et, du même coup, tenter de décrypter ce qui se passe aujourd’hui dans la société timoraise du point de vue économique, social et culturel après une longue période de souffrance et de soumission. Sans oublier bien sûr une donnée centrale à Timor-Est : le catholicisme.

 
Rappel historique : le catholicisme timorais a été fécondé par la longue présence coloniale portugaise à partir du début du XVIe siècle. En 1973, peu avant le départ précipité des Portugais, les deux tiers de la population pratiquaient encore l’animisme. C’est seulement à partir de l’invasion indonésienne en 1975 que le catholicisme a pris un essor spectaculaire. Pourquoi ? Principalement en raison d’un besoin essentiel de protection des Timorais livrés à la brutalité d’une occupation durant laquelle environ 200’000 personnes ont péri, soit environ un tiers de la population. Durant ces années noires, le clergé a su prendre ses responsabilités en restant proche des gens. Son rôle a été déterminant en matière d’élan de foi et de conversions.

 

Côte à côte, une église traditionnelle et une moderne. District d’Ainaro, Aituto, à Timor-Est. / © CICR, Boris Heger.


 

Un désir de jouissance
A peine installé dans une petite pension, mon vieil ami Jose, un ancien instituteur, me rend visite et me dit en portugais, en jetant un regard vers le ciel étoilé : « On est reconnaissants à Dieu qu’il nous permette de nous retrouver… » Il a raison. Après tant d’années, nous avons pas mal de choses à nous raconter… Son fils aîné est maintenant père de trois enfants. Il a une voiture japonaise et a été embauché sur une plate-forme pétrolière, ce pétrole qui permet de financer quasiment l’intégralité du budget national !
 
Quelques jours plus tard, je rencontre le Père Joao Inocenzio dos Reis Piedade. Dans un français impeccable – il a étudié à la Sorbonne chez Ricoeur et Levinas – ce jésuite fringant me confie ce qui l’inquiète : « Depuis l’indépendance, le désir de jouissance est énorme. La logique de l’argent domine et la conscience morale s’étiole. Les jeunes se marient et se séparent vite, la bigamie devient à la mode dans l’élite sociale. La famille est menacée de désintégration. » Face à ces nouveaux fléaux, il préconise que l’éducation soit renforcée de manière prioritaire. Dans un pays où les prêtres constituent le relais majeur de l’apprentissage des valeurs morales et intellectuelles, il estime que l’Eglise timoraise doit prendre ses responsabilités et « adapter sa vision afin d’aider les gens à se confronter aux enjeux de la modernité ».

 
Et le protestantisme ?
Et qu’advient-il du protestantisme à Timor-Est où il n’a jamais pesé lourd ? Selon le révérend Domingos Alves, pasteur de la paroisse d’Hossana depuis deux ans, tous les clignotants sont au rouge. Cela tient en partie au fait que l’Eglise protestante dépendait pour une bonne partie du soutien des Indonésiens durant l’occupation : « Il y avait environ 25’000 protestants avant l’indépendance, aujourd’hui on en recense moins de la moitié. » Seul le mouvement évangéliste gagne du terrain, notamment les prosélytes du Brésil et d’Australie communément désignés comme « les sectes ». Quant aux musulmans, ils sont moins de 1% et leur nombre reste stable.

 

 

Jean-François Berger

La VP mars 2015 n°3 – p. 16-17

 

Bio express
Jean-François Berger, né à Genève, a été délégué du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) durant trente ans, notamment dans les Balkans et à Timor-Est (1984-1987, 1999-2000). Il est historien de formation, journaliste indépendant, scénariste de films, peintre, commissaire d’expositions et auteur de plusieurs livres sur des thèmes liés à l’ex-Yougoslavie. Conseiller paroissial de St-Pierre-Fusterie et membre du comité de rédaction de La VP, il préside la Fondation Cap Loisirs au service des personnes mentalement handicapées.