Prédicateurs-laïcs : l’Eglise joue-t-elle son joker ?

 

 

Les Eglises réformées de Genève ont fait le pas. Depuis deux ans, treize personnes ont suivi une formation pour devenir prédicateurs laïcs. Elles sont tout fraîchement diplômées. Retour sur une nouvelle fonction qui fait débat dans l’Eglise.

 

 

Cet article a été initialement publié en septembre 2012.

 

 

Dans l’Eglise protestante, les jeunes ministres se font rares. La situation est critique : « L’Eglise neuchâteloise comptera 12 à 13 postes vacants dans cinq ans », rappelle Fabrice Demarle, responsable des ressources humaines. Lucien Boder, conseiller synodal, s’exprime sur la situation non moins critique dans la partie francophone des Eglise réformées de Berne-Jura-Neuchâtel : « A l’horizon 2015, sept à huit postes seront à repourvoir ».

A Genève, « la situation est différente », affirme Nils Phildius, responsable du service de formation d’adultes de l’Eglise protestantede Genève (EPG). L’Eglise forme en moyenne un à deux stagiaires-pasteurs par année. Cependant, « il ne s’agit pas d’une crise de vocation, mais d’une crise budgétaire », explique t-il.

Face à cette situation, l’EPG s’est montrée inventive. Ce sont d’abord les bénévoles et les pasteurs retraités qui ont été mis à contribution. Double avantage : une motivation certaine et des salaires en moins à payer, étant donné les baisses budgétaires prévues. Aujourd’hui, la question est posée: les prédicateurs laïcs sont-ils un réel appel ecclésial ou une alternative de l’Eglise protestante pour trouver une relève et alléger les budgets ?

 
Un enthousiasme certain
Les prédicateurs laïcs sont monnaie courante en France puisqu’ils sont environ 2500 à avoir déjà endossé cette fonction. La Suisse emboîte tout juste le pas à son voisin. L’Eglise neuchâteloise, les Eglises réformées de Berne-Jura-Soleure et l’Eglise protestante de Genève ont mis en place une formation de prédicateurs laïcs.
Murielle Joye-Patry, tout fraîchement diplômée, nous explique sa motivation : « J’ai toujours été plus ou moins engagée pendant ma vie d’adulte, que ce soit dans l’enseignement du catéchisme, aux Unions Chrétiennes de Genève (YMCA) ou ailleurs. Me former pour devenir prédicatrice laïque était une suite logique ».
A Genève, l’Atelier œcuménique de théologie (AOT) est le prérequis nécessaire pour s’engager dans les deux années de formation pour devenir prédicateur laïc. Soit, en tout, quatre ans d’études, les deux derniers se déroulant sur une douzaine de samedis et s’articulant autour de cours théoriques et d’expériences pratiques, avec le coaching d’un pasteur de référence.
« La formation suivie à l’Eglise protestante de Genève a complètement renouvelé ma vision du culte. Auparavant, j’étais passive, j’écoutais. Cela a renforcé mes liens à la paroisse », ex-plique Isabelle Jornot, conseillère de la paroisse de l’Arve et désormais prédicatrice laïque. Une fois en fonction et pour répondre aux huit heures de préparation du culte, chaque prédicateur de Genève sera payé comme un pasteur remplaçant, soit 125 francs.

 
Redéfinition de la ligne de partage comme solution ?
Si la formation de prédicateurs laïcs suscite clairement l’enthousiasme des diplômés, elle n’est pas sans soulever nombre d’interrogations. Pour certains, leur arrivée dans l’Eglise est une dévalorisation de la formation académique des pasteurs. « Pourquoi demanderait-on cinq ans d’études universitaires et deux ans de stage à plein temps à ceux qui veulent devenir pasteurs et beaucoup moins aux prédicateurs laïcs ? », s’exclament de nombreuses voix.
Sur ce point, Nils Phildius insiste sur la redéfinition de la ligne de partage des missions respectives des pasteurs, des diacres et des laïcs : « Les prédicateurs laïcs ne sont pas des remplaçants de pasteurs. En témoigne le fait qu’ils ne peuvent pas prendre en charge toutes les autres activités d’un pasteur, comme la responsabilité de la catéchèse, des visites, des mariages, baptêmes et services funèbres, de la conduite pastorale et théologique d’une communauté, etc.»
La question de la redéfinition de la ligne de partage des missions respectives des pasteurs et des laïcs serait donc une réponse. Nils Phildius tient aussi à ajouter qu’« il n’y a absolument pas de lien entre la formation des prédicateurs laïcs et le manque de pasteurs. J’aurais aussi organisé cette formation dans un contexte de pléthore pastorale ! ».
Sur la question de cette répartition des tâches entre pasteurs et laïcs, certaines difficultés sont soulevées. Jean-François Habermacher, pasteur et directeur du Centre de formation des Cèdres à Lausanne, s’exprimait déjà sur ce point dans Le protestant de novembre 2007 : « D’aucuns aimeraient circonscrire ce qui est clairement du ressort des ministres et ce qui relève du domaine des laïcs. Au pasteur, dit-on, l’enseignement, le culte, la prédication et les sacrements; aux laïcs, l’animation de groupe, la pédagogie, l’engagement social et l’accompagnement des personnes. Faudrait-il alors qu’un laïc professionnel, qui a accompagné une personne jusqu’à sa mort et pris soin de la famille endeuillée, cède la place au pasteur inconnu au moment du service funèbre ? » A vrai dire, pour lui, il s’agit moins de prôner la même fonction pour les ministres et les laïcs que de défendre « la complémentarité des compétences ».
Quel que soit le problème qu’elle tente de résoudre, la fonction de prédicateur laïc se rapproche, en tous les cas sur un aspect, d’un principe ecclésial des Eglises réformées, souligne Nils Phildius : « Tous sont appelés à prendre une part active dans le témoignage et la proclamation de la Parole ».
Et Claudine Golay-Auer, paroissienne à Cologny-Vandœuvres-Choul ex, de renchéri r : « Tant d’opinions et de points de vues différents sont des sources de réflexions rares. Autant de personnes que de regards différents sur la Parole ». Et à Marie-Laure Jakubec, pasteure, de conclure : « Il y a un nouvel équilibre à trouver. Mais cela remet la Parole au centre de la communauté ».

 

Elise Perrier
La VP septembre 2012 / n°7 – p. 28