Pierre Dominicé : « Au risque de se dire »

 

 

Comment faire basculer une forme d’allergie au christianisme ? Pierre Dominicé, professeur honoraire à l’Université de Genève, s’aventure sur les chemins de sa propre histoire. Dans son dernier livre, il s’attache à transformer sa vie en création artistique pour y trouver une forme de levier spirituel. Portrait d’un baroudeur dans l’âme.

 

 

Rendez-vous est pris. C’est donc dans son « Stamm » du café du Grütli que l’on doit se retrouver. Pas besoin d’être Sherlock Holmes pour reconnaître l’auteur d’Au risque de se dire, dont la photo se trouve d’ailleurs en 4e de couverture ! D’un commun accord, nous décidons de monter l’escalier en colimaçon pour que Pierre Dominicé « puisse se dire », sans risque d’être entendu par des oreilles indiscrètes. On le sent comme un poisson dans l’eau dans ce lieu qui l’a déjà accueilli chaleureusement pour la présentation publique de son livre où près d’une centaine de personnes sont venues l’écouter alors qu’il n’en attendait qu’une quarantaine !

Pierre Dominicé, professeur honoraire à l’Université de Genève dans le domaine de la formation d’adultes, n’est pas le seul à se voir plongé dans un vide intérieur une fois la retraite venue. Avec sa barbe poivre et sel, son air vif et son sourire rieur derrière ses lunettes, on aurait imaginé cet artiste caché faire enfin de longues balades dans la nature pour philosopher avec les oiseaux. Tout faux. S’il a pris ses distances avec les sciences humaines, c’est vers les lectures philosophiques qu’il se tourne, tout en se demandant que faire de cette culture chrétienne protestante dont il a hérité et qui est devenue aujourd’hui langue morte.

 

▲ Pierre Dominicé / © Eric Roset

 
Trop l’accent genevois

Né dans ce qu’on appelle une bonne famille genevoise protestante, Pierre Dominicé choisit d’étudier la théologie par « souci de rendre service », car c’est la dimension sociale, la jeunesse, le travail sur le terrain qui l’intéressent. D’où ce choix cornélien : pasteur ou éducateur ? Aujourd’hui, s’il aime aller se ressourcer dans sa maison d’Uzès, c’est parce qu’il a été marqué par son année d’études à Montpellier où il a véritablement appris à réfléchir. C’est d’ailleurs sans doute cela qui l’a conduit ensuite à faire une Licence de psychologie à Paris tout en travaillant dans l’Église protestante de France où il a été viré de l’émission protestante au prétexte qu’il avait trop l’accent genevois ! Sachant facilement s’adapter, c’est ensuite à l’américain qu’il doit se mettre pour poursuivre ses études de théologie aux USA où il a acquis sa remarquable ouverture intellectuelle. C’était l’époque de la guerre du Vietnam, de la libération des Noirs, de sa rencontre avec Martin Luther King. Sans oublier cette extraordinaire confiance qu’un éditeur lui fait un jour en lui disant d’écrire « en anglais » le livre qu’il était en train de rédiger pour que sa diffusion soit plus large dans le monde ! Et c’est ainsi que Learning from our lives voit le jour en l’an 2000. Un premier mariage avec une Américaine, dont il aura trois enfants, facilitera sans doute son immersion dans cette culture. Relevons aussi que depuis les années 80, les « biographies éducatives » sont très à la mode dans le champ de la formation d’adultes.

Puis, enrichi de cette merveilleuse expérience outre-Atlantique, c’est le retour à Genève où il dirige le CUP (Centre universitaire protestant) pendant cinq ans, alliant les deux pôles qui l’ont toujours habité : théologie et psychologie. Mais ce n’est pas sans un brin de mélancolie et d’énervement dans la voix qu’il avoue que l’Église n’a pas compris « tout le potentiel que ce secteur nouveau représentait ». Et c’est d’ailleurs ce qui l’a décidé à quitter le bateau pour répondre à un appel du large à l’Université où, pendant des décennies, le monde scientifique finira par l’emporter insidieusement sur le religieux. A quelque chose malheur est bon puisque cela lui permettra de faire des rencontres qui le marqueront profondément, comme avec le grand pédagogue Jean Piaget, dont il sera l’élève. Mais d’autres encore, comme à Taizé, où il va encore régulièrement se ressourcer, lui permettront d’acquérir cette grande ouverture d’esprit que l’on retrouve dans Au risque de se dire.

Dans cet ouvrage, qu’il considère comme « une nécessité intérieure vitale de dissidence », Pierre Dominicé centre son débat sur la spiritualité porteuse de la survie de notre civilisation autour de trois thèmes : l’univers culturel que recouvre la notion de spirituel ; le phénomène sociétal de bascule dû à l’éclatement de valeurs de référence et la place prépondérante attribuée à la subjectivité.

 
Curiosité intellectuelle et spirituelle

Mais il n’hésite pas à y ouvrir un volet plus intime de sa personne en expliquant que son divorce et les nombreuses années de psychanalyse freudienne qu’il a suivies lui ont permis de mieux se connaître. Sa collaboration avec le Professeur Francis Valdvogel, avec lequel il a coécrit Dialogue sur la médecine de demain, lui a également permis de se pencher davantage sur les rapports entre le corps et l’âme. Sans oublier que grâce à sa compagne actuelle, il a pu approfondir le dévoilement de l’invisible chez une voyante. Mais n’imaginez surtout pas que Pierre Dominicé va lui tendre la paume de sa main pour connaître l’avenir ! Ce qui l’intéresse, c’est ce qu’il appelle la « mediumnité », soit la faculté de laisser apparaître des personnes décédées. Riche de cette extraordinaire curiosité intellectuelle et spirituelle que l’on sent vibrer en lui – et qui est communicative – il parle encore avec conviction et émotion de ce qu’il nomme le « dévoilement d’options plus intérieures et spirituelles » qu’il partage avec un ami bouddhiste. Et raconte non sans fierté et avec un brin d’insolence, comment il a pris la liberté d’organiser un mariage et un service funèbre échappant, comme il le dit, « à toute réglementation ecclésiastique », mais mû par une recherche de nouvelles pratiques spirituelles.

Interrogé sur sa vision d’avenir, Pierre Dominicé pense « que la dimension spirituelle n’a de sens que dans le respect d’un métissage envisagé dans l’horizon de l’universel pour orienter une société qui semble courir à sa perte ». Pour lui, « il n’y a de spiritualité qu’au pluriel ». Et d’ajouter : « Je ne tiens pas à défendre ce que je crois. Il me suffit d’essayer de le vivre, seul et avec d’autres. » Et c’est ce qu’il fait magistralement !

 

 
Marianne Wanstall-Sauty, pasteure.

Portrait | La VP mars 2016 n°2 – p. 22-24

 

Au risque de ce dire par Pierre DominicéA lire

Au risque de se dire par Pierre Dominicé, Collection L’écriture de la vie, Édition Téraèdre, 2015, 214 pages.

Confrontés à un christianisme occidental décadent et à des références prises dans un mouvement de bascule, nos héritages religieux et culturels sont de plus en plus mis de côté et dissociés du champ de la connaissance. L’approche biographique développée ici, dans l’optique d’un travail d’interprétation en profondeur, conduit à redonner un sens à la dimension spirituelle.