Pâques et la présence réaffirmée des femmes

 

 

Dans les Évangiles, ces « mineures à vie » selon la loi juive sont reconnues comme des interlocutrices du Messie. Cette présence féminine autour du Christ, rendue pleinement manifeste à la Passion, n’a pas échappé à nombre d’artistes, peignant les femmes autour du Jésus souffrant, mort et ressuscité au matin de Pâques.

 

 

Bio express

Laurence Mottier, pasteure, a étudié à Genève, Birmingham et Montréal. Pasteure à Servette- Vieusseux, à la Communauté des personnes handicapées et leurs familles (COPH), à Bernex- Confignon. Actuellement à l’Espace Fusterie.

 

 

Un groupe de femmes va prendre une importance capitale à la mort de Jésus, du fait de la disparition du groupe masculin des Douze, dispersés sous l’effet de la peur. Témoins de sa mort sur la croix, de sa mise au tombeau, embaumeuses puis témoins et apôtres du Christ revenu à la vie, ces femmes reçoivent, lors de ces événements fondateurs de notre foi, une visibilité et un rôle central.

Dans les trois Évangiles synoptiques, ces femmes sont identifiées comme « celles qui avaient suivi Jésus depuis la Galilée » avec des listes variables de noms, où apparaît toujours en premier Marie de Magdala, à côté de Salomé, Marie, mère de Jacques et de Joses, la mère des fils de Zébédée et plusieurs autres restées anonymes (Mt, 27,55 ; Mc 15, 40-41 ; Luc 23, 49).

Si elles ont « suivi Jésus depuis la Galilée », elles s’inscrivent donc sur tout le tracé de la mission de Jésus et font partie de l’aventure de l’annonce du Royaume. L’Évangile de Luc est le seul à les faire apparaître au début de son récit :

Et les douze étaient avec lui,
Et aussi certaines femmes, qui avaient été guéries d’esprits mauvais et de maladies,
Marie, appelée la Magdalène, de laquelle il avait chassé sept démons
et Jeanne, femme de Chouza, intendant d’Hérode
et Suzanne et beaucoup d’autres, qui le servaient de leurs ressources.
Luc 8, 1 à 3 (…)

Conjointes à Jésus (« avec lui ») et aux Douze, elles prennent à ce moment la figure de disciples : elles sont inscrites à l’école du Messie et se forment comme disciples, l’accompagnant dans ses déplacements. Si elles ont été aux bénéfices de guérisons, cela n’en fait cependant pas de « pauvres femmes éplorées » caricature d’un fan-club féminin collant aux basques de Jésus mais des femmes qui ont accueilli le salut de Dieu, qui ont été libérées dans tout leur être et se sont attachées au service du Maître, au même titre que les Douze, nous dit Luc. Marie n’est ni une pécheresse ni une prostituée comme la tradition l’a souvent dépeinte, mais une femme sauvée de sept démons, extraite de cette possession extrême par Jésus pour librement le servir, en adhérant à ce Royaume qui vient.

A côté des pêcheurs du lac de Galilée, il y a aussi une femme, Jeanne, liée au pouvoir par son mari, intendant d’Hérode. Les premiers chrétiens n’ont pas retenu son nom ni celui de beaucoup d’autres.

 

« La Lamentation sur le Christ mort » de Sandro Botticelli (vers 1495), conservé à la Alte Pinakothek de Munich.

 
Communauté mixte

Le texte nous apprend qu’autour de Jésus, il y a eu une communauté d’hommes et de femmes. Toutes et tous ont répondu à son appel, se sont mis en marche ensemble pour apprendre de leur Maître, pour annoncer et vivre ce Royaume nouveau et inédit. Communauté mixte de vie et de foi réunie autour de cet homme porteur d’un Dieu tout autre.

Pourquoi oublie-t-on encore si souvent, si méthodiquement d’intégrer ces femmes disciples dans notre lecture des Évangiles, dans notre « imaginaire » de croyant-e, dans nos catéchismes et nos prédications ?

Le peintre de la Renaissance Sandro Botticelli nous rappelle cette présence féminine autour du Christ, rendue pleinement manifeste à la Passion. Il représente un « triangle des Marie » dessinant autour du Maître un cercle extraordinairement vivant d’amour et de dévotion. Portant le corps mort de Jésus à sa descente de croix, ces trois femmes, par leur gestuelle et leur attitude, dégagent une ferveur sensuelle qui enveloppe leur bien-aimé ; sensualité mêlée d’une infinie tristesse, évoquée par leurs yeux clos, d’avoir entre leurs mains aimantes Celui qui n’est plus.

Si Marie, la mère, « trône » au sommet de ce triangle, tout en étant renversée par la douleur infinie d’avoir perdu son fils et soutenue par le disciple bien-aimé, Marie-Madeleine la disciple (à droite) dit une intimité et une tendresse intenses dans son visage-contre-visage avec son Maître et la troisième femme (à gauche) évoque celle qui a oint les pieds de Jésus à Béthanie, parfois anonyme (Mt 26, 6-13 ; Mc 14, 3-11 ; Luc 7, 36-50), parfois identifiée à Marie, soeur de Marthe et Lazare (Jean 12, 1-11).

Avec un art de la Renaissance, conjugué à une douceur toute florentine, cette peinture révèle et traduit, à mon sens, la part aimante et aimée des femmes vivant dans le compagnonnage du Christ et traversant l’épreuve de la mort du Sauveur.

Dans l’Évangile de Jean, Marie de Magdala déploie un lien particulier et bien plus personnalisé à Jésus que celui décrit dans les Synoptiques. Et c’est au matin de Pâques, dans le jardin des morts, que Marie, ensevelie dans le chagrin, s’éveille à nouveau à la vie en entendant la voix de son maître – qu’elle avait pris pour le jardinier – et qui l’appelle : « Marie » ; elle le reconnaît et lui répond en un mot qui dit tout le parcours existentiel vécu auprès de lui : « Rabbouni, mon maître » (Jean 20,11-18). L’absence des hommes, dans les récits évangéliques, laisse une chance aux femmes d’apparaître dans un rôle actif de disciples, témoins et apôtres de la Résurrection (avec un succès très mitigé auprès des Douze par ex. Mc 16,11), j’ai bon espoir que les femmes et les hommes d’aujourd’hui unis en une communauté de disciples égales/aux et libéré-e-s en Christ parviennent ensemble à dessiner les contours d’une Église pertinente et impertinente aux yeux de nos contemporains.

 

 
Laurence Mottier

Dossier | La VP mars 2016 n°2, p. 16-17.

 

L’Espace Fusterie organise une exposition sur Parole et Souffle du 12 au 23 avril 2016 avec Sophie Verbeek, ses calligraphies des poèmes de Francine Carrillo et Corinne Vonaesch, avec sept peintures inspirées de L’homme qui marche de Christian Bobin.

Programme complet : page Facebook de l’Espace Fusterie