Matthieu Mégevand : « S’émerveiller, s’émouvoir, produire de l’amour »

 

 

De catéchumène catholique révolté à athée militant puis à protestant convaincu, de rappeur à écrivain : la trajectoire intérieure du nouveau directeur des Éditions Labor et Fides.

 

 

Si vous aviez connu l’adolescent tumultueusement rebelle, vigoureusement athée, âprement opposé à l’Eglise catholique de son enfance, réfractaire à l’école et rappeur compulsif, vous ne vous étonneriez plus de rien en retrouvant quinze ans plus tard Matthieu Mégevand, 32 ans, protestant convaincu, directeur des Éditions Labor et Fides (dès le 1er juillet 2015) après avoir été assistant au décanat de la Faculté de théologie de Genève. Et pourtant, à écouter le jeune homme tatoué qu’une barbe rase ne parvient pas à vieillir, rien que de simple et naturel dans cette frappante évolution : « J’ai mis de l’espérance dans ma vie. »

 

 

▲ Matthieu Mégevan / © Eric Roset

 
Métier rêvé : l’écriture
L’enfance champêtre à Athenaz – père avocat, mère musicienne vouée à l’éducation de ses enfants, deux garçons et trois filles, dont deux adoptives – lui laisse de bons souvenirs. Jusqu’à l’ennui de l’adolescence : l’appel de la ville ! Le rappeur – il a toujours écrit des poèmes – est intenable, même à l’internat où il atterrit en désespoir de cause. Il ne tient pas un an au collège, et huit mois en apprentissage chez UBS.

Il opte pour des boulots alimentaires, manutentionnaire chez Manor, le temps de financer en partie un mémorable séjour en Australie – quelques cours d’anglais, beaucoup de voyage avec un cousin – au retour duquel il décide d’étudier sérieusement. Ayant tâté de la liberté et du labeur nourricier, il est résolu. Il faut travailler ? Alors que ce soit toujours dans un domaine passionnant.

Retour chez Manor, cette fois afin de payer le collège pour adultes. Après ces quatre années d’efforts, la maturité fédérale, et enfin l’Université. Une grande expérience, ce collège du soir. Que des gens qui, comme lui, n’ont pas choisi les chemins directs ; mûrs et déterminés, ils forment un groupe resté solidaire. « Ce que j’y ai appris, jamais je n’aurais pu le faire ainsi à 15 ans. » Bref, le voici à 23 ans détenteur d’un Master en philo et en histoire des religions, obtenu à la Sorbonne – Ecole pratique des hautes études – après le bachelor à Genève.

Même si son père ne le laisse pas tomber, Matthieu a l’habitude de gagner sa vie ; à Paris ce n’est plus Manor, mais Le Monde des religions, où il officie deux ans durant comme journaliste. Car du vrai métier de ses rêves, on ne vit pas : c’est l’écriture. Il cache ses poèmes (« peut-être qu’il y en a 40 de publiables sur 400…»), mais, encore au collège, il a publié à L’Age d’Homme Jardin secret, dix nouvelles; encore à l’Université, un roman, Les deux aveugles de Jéricho.

Avec l’intention de continuer à écrire, il revient à Genève, engagé par son professeur Andreas Dettwiler, doyen de la Faculté de théologie, comme assistant chargé de la communication et de la promotion (ils sont en train de réaliser un livre d’entretiens). Son récit Ce qu’il reste des mots paraît chez Fayard et recueille une vive attention. Entre essai et fiction, le narrateur se lance, à partir de la tragédie de l’autocar belge de Sierre (28 morts dont 22 enfants, le 13 mars 2012), dans une quête philosophique du sens de la vie.

 
Chercher le sens
Nous y voilà. Qu’est devenu l’« athée militant » qui avait abandonné l’Eglise catholique après sa première communion, notamment à cause de ses « prêtres grisâtres et insupportables » pour qui les consoles de jeux étaient un péché ? L’ado révulsé par la misère qui, découvrant Calcutta en y allant avec ses parents chercher sa petite sœur à l’orphelinat, ne pouvait pas tolérer l’idée d’un Dieu juste et bon? « Etre athée, c’est encore croire en Dieu, puisqu’on se bat contre lui. »

Enfant, Matthieu trouvait Dieu «trop bizarre» et, désireux d’y croire, s’efforçait, en vain, de «Le ressentir ». Il n’a jamais perdu de vue sa recherche du sens de notre existence. D’où le choix de l’étudiant passionné de musique et de littérature, lecteur fanatique de Bouvier, de Jaccottet et de bien d’autres; il renonce aux Lettres, françaises ou étrangères, pour la philosophie et l’histoire des religions. «L’aspect académique m’intéresse, dit-il, comment l’humain se pense dans ce monde. » D’où ses recherches sur le bouddhisme et surtout sur l’Islam. Son mémoire de master porte sur la transformation du chiisme de religion quiétiste en religion politique telle qu’il marque aujourd’hui l’Iran.

Mais la pensée chrétienne imprègne Matthieu Mégevand. Et ses visites à l’Oratoire du Louvre confirment le mouvement qui petit à petit s’est fait jour, au fil des ans, après son retour d’Australie. «J’ai pris l’option espérance, comme d’autres prennent l’option nihilisme : il y a mille données pour l’une et mille pour l’autre, il s’agit de choisir ce qu’on présuppose. J’ai posé l’hypothèse de Dieu – tout en me rendant compte de toutes les difficultés qu’elle comporte. »

 
Raconter des histoires
Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce croyant n’a pas choisi la facilité moutonnière. Le doute lui est consubstantiel : « Une foi sans trous serait une idéologie ou de l’aveuglement. » Mais cet esprit critique s’exerce dans le contexte de l’espérance, de la croyance, de l’élan. D’une foi qui est « un saut dans le vide ». Autant dire que les dogmes ne comptent guère et que, par exemple, Matthieu juge « dépourvue de sens l’idée que Dieu a tué son fils pour nous sauver ». Certes Jésus a existé, Dieu lui a instillé son souffle, explique l’historien des religions, mais de là à prendre au pied de la lettre les symboles utilisés par les Apôtres…

En définitive, à quoi rime l’existence, Matthieu Mégevand? « Quel est le but ? Je n’en ai pas la moindre idée… sinon s’émerveiller, s’émouvoir, produire de l’amour. »

A propos d’amour? Roxane Morger Mégevand, travailleuse sociale et peintre. Au mur de leur appartement de Carouge, quelques-uns de ses tableaux, dont une enthousiasmante projection de formes et de couleurs. On pourrait voir dans cette heureuse exubérance un signe – le couple attend son premier enfant.

Le père rayonne, en accord avec le tatouage de son bras gauche – « homme cherche lumière » – qui contrebalance celui du bras droit, un crâne dont la calotte est un crabe, « le côté sombre de l’existence ». Ces œuvres d’artistes lausannois sont, dit l’intellectuel pas si cérébral que ça, « une manière esthétique de m’approprier mon corps et de me raconter une histoire, incompréhensible pour les autres ». Raconter des histoires ! Désormais, il en éditera aussi.

 

 

Quelques questions empruntées à Proust

 

Mon auteur favori en prose

Vivants : Echenoz, Deville, Quignard.

 

Mon occupation préférée

La musique.

 

Comment j’aimerais mourir

Vieux.

 

Le don de la nature que je voudrais avoir

Voler.

 

Si Dieu existe, qu’aimeriez vous, après votre mort, l’entendre vous dire ?

Le chemin est encore long !

 

 

Jacques Poget

Portrait | La VP juin 2015 n°5 – p. 22-23

 

Pour aller plus loin
Ce qu’il reste des mots, par Matthieu Mégevand, Editions Fayard, septembre 2013, 208 pages.