Ma religion ? C’est moi qui décide !

 

 

Les Suisses ne sont plus disposés à se laisser dicter leur foi par qui que ce soit. C’est ce que révèle l’étude* la plus exhaustive jamais réalisée sur la religiosité en Suisse.

 

 

Cet article a été initialement publié en décembre 2014.

 

 

La conclusion de la recherche des sociologues des religions des Universités de Lausanne et de Saint-Gall est sans appel : la religion est, elle aussi, entrée dans « l’ère de l’ego ». L’individualisation des croyances et la concurrence croissante des loisirs séculiers sont les grandes tendances qui ressortent des questionnaires réalisés auprès de 1229 personnes et de 73 entretiens approfondis.

 

 
Liberté individuelle
Les chercheurs ont classé le rapport des Suisses au religieux dans quatre catégories : les « institutionnels », croyants et pratiquants, représentent 18 % de la population. C’est un peu plus que les « laïcs » (12 %), qui sont indifférents aux religions, voire contre les Eglises. Les « alternatifs » (13 %) trouvent leur nourriture spirituelle dans des mouvements comme le New Age ou les traditions orientales. Enfin la majorité de la population suisse se classe dans les « distanciés » (57 %). « C’est la première fois que ce groupe est véritablement décrit, souligne Jörg Stolz, professeur à l’Université de Lausanne et coauteur de l’étude. Ils ne sont ni religieux ni athées, croient en Dieu mais ne savent pas comment l’imaginer, sont souvent encore membres d’une Eglise sans savoir vraiment pour quoi. »

 
Institutionnels, laïcs, alternatifs et distanciés s’accordent tous sur un point : ils n’admettent pas que les Eglises leur dictent une façon d’agir ou de penser. « Même les catholiques conservateurs et les personnes âgées légitiment leur pratique et leur croyance par le fait que ‘ça leur fait du bien’ et non plus parce que ‘ça se fait’ ou parce que ‘Dieu le veut’ », relève Jorg Stolz. La liberté individuelle est devenue une valeur cardinale.

 
Un constat qui ne surprend pas Carolina Costa, pasteure dans la Région Salève. « Les gens n’attendent plus qu’on leur dispense la bonne parole au culte, ils veulent participer à la construction du sens. L’Eglise doit absolument prendre ce tournant. » La pasteure proposera dès l’année prochaine des rencontres en petit groupe autour de 11 questions existentielles confrontées au texte biblique.

 
Une manière d’approcher les distanciés. « J’ai parfaitement conscience que la foi chrétienne n’est pas la seule réponse possible. D’ailleurs, je fais aussi du yoga et ça me nourrit. Mais je suis persuadée que la Bible peut être une nourriture pour de nombreuses personnes en recherche. »

 
Attention au marketing
Selon les auteurs de l’étude, les groupes des distanciés et des laïcs sont appelés à grandir. C’est une question de transmission intergénérationnelle, remarque Jörg Stolz. « Si vos parents ont été des institutionnels, vous avez de grandes chances de devenir institutionnel ou distancié. Si vos parents étaient des distanciés, vous serez distancié ou laïc. » Et le « marketing religieux » dans lequel se sont lancées de nombreuses Eglises ne semble pas inverser la tendance. « Les Eglises essaient de s’adapter, d’être attractives, mais pour le moment avec un succès assez mitigé », constate Jörg Stolz.

 
Le « marketing », c’est justement le travers dans lequel les Eglises ne doivent pas tomber selon Patrick Baud, modérateur de la Compagnie des pasteurs et de diacres. « Le message évangélique n’est pas un produit que l’on adapte à la mode actuelle. Il s’agit de revisiter la forme, l’emballage, mais pas le cœur du message.

 
Je crois que dans cette société constituée d’individus égotiques, nous pouvons annoncer une autre conception de vivre, où le prochain a sa place. C’est la condition du lien social. »

 

 

* Religion et spiritualité à l’ère de l’ego. Profils de l’institutionnel, de l’alternatif, du distancié et du séculier, par Thomas Englberger, Jörg Stolz, Judith Könemann, Mallory Schneuwly Purdie, Michael Krüggeler, Labor et Fides, collection Religions et modernités, février 2015, 320 pages.

En se fondant sur plusieurs enquêtes représentatives et plus de 70 entretiens approfondis, les auteurs de ce livre analysent les conséquences de l’hyper-individualisme contemporain sur l’expérience de la vie religieuse, spirituelle et séculière. La société de l’ego a vu se développer quatre types de relation au religieux-spirituel : l’institutionnel, l’alternatif, le distancié et le séculier.

 

Retrouvez les quatre profils d’(in-)croyants ici >>

 

Aline Bachofner

Actualité | La VP décembre 2014 n°10 – p. 4-5