Lionel Baier : « Un truc est en train de dérailler ! »

 

 

Le cinéaste redoute plus que tout la montée de l’extrême droite. « Lorsqu’on soutient les minorités, on fait avancer la société tout entière », estime-t-il. Il évoque ses liens avec une Eglise protestante qui l’a structuré et qui a « un rôle à tenir dans les droits accordés aux homosexuels ». Paroles d’un fils de pasteur.

 

 

Lionel Baier s’extrait de son coupé anglais rouge. Veste sombre, cravate noire, baskets fluo… Il est cet après-midi l’invité du Musée international de la Réforme. Le thème de ce conférencier du jour ? « Le protestantisme, la crise d’adolescence du christianisme ». On pourrait s’en étonner… Pas vraiment, si l’on se souvient du tout premier documentaire Celui au pasteur qui a lancé sa carrière. Le jeune réalisateur de 24 ans y dressait un portrait à la fois personnel et émouvant de son père, pasteur vaudois. Depuis, le jeune Baier a suivi son chemin. Son dernier film Les Grandes Ondes, a fait l’objet d’une sortie remarquée dans les salles européennes.
on homosexualité, Lionel Baier ne l’a jamais cachée. Il ne se sent toutefois en aucune façon fer de lance d’une communauté. « Je ne suis pas militant, précise-t-il. Même si je ne l’exclus pas, je ne souhaite ni me marier ni adopter d’enfants. » L’Eglise a cependant son mot à dire, poursuit-il. « Dans un monde en quête de modèles, pour une génération qui manque de repères, il est important qu’elle entre pleinement dans le débat et joue son rôle. »

Dans votre premier documentaire, Celui au pasteur, sorti en 2000, vous dites avoir rompu durant huit ans les liens avec votre père. Quels sont aujourd’hui vos rapports avec lui ?
Cette rupture s’est avérée importante et formatrice. Elle n’était à l’époque en aucune façon liée à mon homosexualité. Mon père et moi n’avions pas le même rapport au monde des sentiments. Il me faisait peur. Le filmer m’a permis de l’approcher et de voir qui il était vraiment.

Vous avez grandi dans une cure. Votre univers était composé de fêtes paroissiales, les camps de catéchisme, les sermons le dimanche à l’église…
Que vous en reste-t-il ?

Cette vie associative m’a complètement forgé. J’ai grandi dans une sorte de middle class régnante, dans une très grande liberté avec plein d’interdits moraux. Nombreux mais jamais dangereux. De mon éducation protestante, il me reste des valeurs : la responsabilité, une certaine rigueur, et peut-être un rapport compliqué au corps. Je me reconnais dans cette notion de responsabilité de ses actes, dans cet esprit de contestation et de résistance qui sont propres au protestantisme.

Concernant votre confession, vous dites : « Pendant longtemps, elle m’a écrasé. Maintenant elle me tient. » Etes- vous croyant ?
A 16 ans, il n’était pas facile de composer. J’ai tout renié et cela m’a également structuré. Lorsque nous avons découvert, mon frère et moi, que nous avions des racines juives du côté paternel, nous avons été tentés par le judaïsme. Mais je n’ai jamais pu oublier l’image de Jésus-Christ. J’aime le fait qu’une religion se soit développée autour de cette figure. Je suis donc resté protestant. Aujourd’hui, je peux vous assurer que cela ne fait pas très moderne. Pourtant, oui : je suis croyant, pratiquant même. Il m’arrive d’aller au culte et de lire la Bible.

On vous voit souvent dans le débat public, engagé dans la défense des minorités. Au fond, quelle société défendez-vous ?
Je suis persuadé que près de 90% de la population mondiale est minoritaire. Les gauchers sont minoritaires, les femmes également. La liste est longue : on peut rajouter les Suisses romands, les homosexuels… Dans les années 70-80, ces minorités ont toutes donné un coup de pied dans la fourmilière. Elles ont dit non à l’ordre établi. Lorsqu’on donne des droits aux minorités, on fait avancer la société tout entière. Aujourd’hui, j’ai bien peur que l’on soit dans un mouvement inverse : les Suisses ont été amenés à voter sur le remboursement de l’IVG. Ce genre de votation fait reculer l’ensemble de la société. Lorsqu’on entend un président de la Confédération comme Ueli Maurer comparer sa femme à un ustensile ménager, on a beau décrypter le pseudo-humour… Cela fait peur. Un politicien représente l’institution démocratique. Il ne peut pas se laisser aller à des propos de commerce. Lorsqu’à Paris, je vois défiler des groupuscules avec des banderoles, où sont écrites des insanités du type « Mort aux juifs »… Je me dis que quelque chose est vraiment en train de dérailler. La montée du fascisme partout en Europe glace le sang. Et je ne parle même pas des dérives, des insultes entendues lors du débat sur le mariage pour tous en France…

La bénédiction pour les couples de même sexe : pourquoi cette volonté de vouloir normaliser tous les rapports ?
Il y a trente ans, il est vrai que l’on voulait faire exploser le mariage. Mais aux lendemains qui chantent on n’y croit plus. Les acquis sont en danger. C’est dans ce sens qu’il faut probablement comprendre le désir de légiférer.

Alors que ce débat a exacerbé les passions en France, la Chambre des Lords en Angleterre acceptait l’union sans provoquer le moindre remous. Ne pensez-vous pas qu’il s’agit là de traditions, de mentalités et que celles-ci évoluent à des rythmes qui leur sont propres ?
Il y a une vertu à cette façon latine de traiter la démocratie. La tradition française permet de crever l’abcès. Je crois que l’homophobie est souvent larvée et que la parole libère. C’était sans doute un peu lacanien que de prétendre cela, mais dire, entendre, débattre sont de vrais actes de libération. L’homosexualité est un thème de débat. Pas un échec. En cela j’espère vivement qu’il y aura débat en Suisse et même une votation populaire.

En tant qu’institutions, les Eglises peuvent-elles vraiment apporter cette forme de légitimité à laquelle les communautés LGBT * aspirent aujourd’hui ?
Absolument ! On pense que c’est plus facile aujourd’hui pour un-e jeune homosexuel-le… Mais ce n’est pas sûr.
Quels sont les modèles ? Pour la génération qui m’a précédé, c’était les figures de La Cage aux folles. Ma génération a vécu une forme de militantisme. En raison du sida, des figures comme Hervé Guibert, Serge Daney, Koltès sont sortis du bois. Ces intellectuels avaient un certain panache. Aujourd’hui, les modèles manquent pour qui ne veut pas écouter Madonna ou se gausser des guignols qui apparaissent dans les reality-shows. Dans ce contexte, les Eglises ont leur rôle à jouer. Elles donnent un cadre de pensée. Dans mon parcours, comme beaucoup de jeunes, j’ai rejeté mon homosexualité dans un premier temps. Puis, je me suis dit : si l’univers est organisé en fonction de Dieu et que je refuse ce que l’on a fait de moi, je me trompe. Si péché il doit y avoir, c’est de ne pas reconnaître qui je suis. L’Eglise a son rôle à jouer car elle montre que c’est une façon de se respecter que d’accepter sa propre homosexualité.

La situation a empiré au niveau international. L’an dernier, l’Ouganda rendait obligatoire la dénonciation des homosexuels. De l’amende à la peine de mort, 80 pays condamnent l’homosexualité dans le monde. Le phénomène religieux est épinglé. En tant que protestant, comment vous situez-vous ?
Les exactions sont à la hausse et c’est terrifiant de constater le rôle des fondamentalistes et de certains mouvements évangélistes. Encore une fois : un truc déraille !
C’est dans des moments pareils qu’il faut justement être à l’intérieur d’une institution comme les Eglises pour discuter et débattre. Ces mouvements religieux, leur appel aux meurtres, ne vont pas réussir à me faire abdiquer, à me faire changer de foi. Il faut que l’Eglise s’empare de ces sujets de société, car elle sait mieux que toute autre institution interroger les valeurs et mener un débat. Il s’agit là d’un acte de résistance et sans doute de survie.

 

* LGBT : Lesbiennes, Gays, Bisexuels, Transgenres

 

 
Chantal Savioz