Les caisses de l’Eglise se vident

 

 

L’Église protestante de Genève (EPG) annonçait en mars de très graves difficultés financières, principalement dues à la baisse des dons. Quelles sont les raisons de ce non-soutien ? Et vers quelle Église s’achemine-t-on ?

Kathleen et Christophe, couple de trentenaire distancé de l’Église, ont fait le choix de célébrer leur union religieusement, « afin de retrouver l’aspect solennel de la cérémonie ». Les futurs mariés avouent pourtant n’avoir plus participé pendant un temps ni à une quelconque activité de paroisse ni à la contribution ecclésiastique volontaire. La raison ? « La vision un brin démodée que j’avais gardée de l’Église. Et puis, quand on est adolescente, on a souvent d’autres priorités », explique Kathleen. Tout en restant attaché culturellement à une identité protestante, le couple ne s’est jamais préoccupé de l’aspect financier de l’institution religieuse. Jusqu’au moment de la préparation au mariage. C’est là qu’ils ont pris conscience du travail concret de la pasteure et réalisé que ce service avait un coût.

Le prix de la gratuité
Aux yeux de Michel Grandjean, Professeur d’histoire du christianisme à la Faculté de théologie de l’Université de Genève, l’exemple de ce couple est représentatif des protestants qui ne mettent plus la main au porte-monnaie : « Beaucoup se disent que l’Église existe depuis longtemps, qu’elle ne va pas disparaître… Et qu’elle sera là pour s’occuper d’eux quand ils en auront besoin.» A cela s’ajoutent deux autres dimensions : le sentiment qu’aujourd’hui tout est gratuit et la fréquente méconnaissance du fait que l’EPG vit essentiellement de dons, estime le professeur.

Et la laïcisation de la société ? A-t-elle contribué à vider les caisses de l’Institution ? Assurément. Du moins aux yeux d’Armand Lombard, chef d’entreprise et ancien banquier. Il en sait d’ailleurs quelque chose : «A la quarantaine, j’en ai eu ras-le-bol des ‘bondieuseries’! J’ai arrêté de cotiser en me disant que je me débrouillerais sans Dieu, que le libéralisme et la démocratie me suffiraient… Mais je me suis aperçu que ça ne marchait pas.»

Innover !
Comment alors pallier ce manque de contributions ? Pour l’ex-banquier, il faut prendre l’argent là où il y en a. Et de plaider pour une obligation de contribuer en fonction de ses revenus, « les personnes fortunées devant savoir que maintenir certaines valeurs éthiques a un prix élevé ». Rendre obligatoire le soutien financier, c’est là, en tout cas sur le papier, une piste envisageable pour Michel Grandjean : « On pourrait imaginer un fonctionnement sur le modèle de l’association. Si vous ne versez pas votre participation en fonction de vos revenus, vous n’êtes plus membre.» Gare toutefois à ce que l’Église n’y perde son âme. Ce qui serait le cas aux yeux du professeur si l’institution établissait un système d’offres « à la carte » : « On ne peut pas dire aux gens : « Pour un baptême, vous nous devez 200 francs ». C’est un sacrement qui se fait au nom du Christ et pas au nom de celui qui l’administre. Il doit rester gratuit ! » Sortir des sentiers battus, modifier une structure qui se défait, sont là les maîtres-mots qu’emploie Armand Lombard. Dans la pratique, cela se traduirait notamment par la rémunération des pasteurs par leurs paroisses : « Il y a une quinzaine d’années, un essai pilote de ce type a été proposé. En vain. Pourtant, ce paradigme serait bien plus démocratique et attrayant ! », s’enthousiasme le Président de Genilem*. Outre l’aspect financier, il s’agit, pour Alexis Keller, Président de la Fondation de la Faculté de théologie, de revendiquer davantage son protestantisme : « J’ai vécu aux Etats-Unis durant une période. Il y a là-bas une réelle volonté d’affirmer son identité protestante. Les Églises y sont vivantes ! Nous engager de manière plus marquée, c’est ce que nous devrions faire… Sans tomber dans le fondamentalisme ! »

RIP** EPG ?
L’EPG vit-elle ses dernières heures ? Ce n’est pas la première fois qu’on s’interroge sur cette question. C’est en tout cas le constat que pose Michel Grandjean. Et de rappeler que les adversaires de la loi de séparation de l’Église et de l’État de 1907 estimaient déjà que l’institution s’éteindrait, faute de subventions publiques. Mais il est vrai que les finances de l’EPG n’ont pas connu que des jours roses depuis. Et le système de contribution volontaire, instauré en 1945, n’a pas permis de redresser totalement le navire. De là à envisager la disparition de l’EPG, il y a un pas que l’historien du christianisme ne veut pas franchir. « L’Église n’est pas l’unique représentante des valeurs protestantes », estime pour sa part Armand Lombard. Mais des personnes prêtes à livrer le message de l’Évangile, il en faudra toujours, reconnaît l’ancien banquier.

Dans les faits, il faudra compter avec une Église plus petite: moins de pasteurs et moins de lieux de cultes et de bâtiments ecclésiastiques. « Des personnes attachées à leur temple seront peut-être déçues », souligne Michel Grandjean. Et de tempérer en rappelant que le canton de Genève est un petit territoire. Pourtant, cette perte de proximité, elle ne semble pas attrister Christophe et Kathleen. A leurs yeux, ce constat répond à une tendance de fond, dans l’air du temps.

D’une Église nationale destinée à tous, on est passé à une Église de la minorité, poursuit Michel Grandjean. Et c’est justement là que réside le noeud du problème pour Alexis Keller : « L’institution n’a pas encore réalisé sa mue. Pour cela, il faudrait qu’elle accepte l’idée que les protestants sont désormais minoritaires et qu’elle intègre cette culture de la minorité.» Mais cette identité minoritaire, à condition qu’elle soit assimilée, le Président de la Fondation ne la voit pas forcément comme un mal. Mais peut-être comme une chance : « Dans les cantons majoritairement catholiques du Valais et de Fribourg les églises protestantes sont très dynamiques. Tout comme en France, où l’Église réformée est très engagée.»

*Genilem: Association qui apporte une aide à la création d’entreprises innovantes | Genilem-suisse.ch

**RIP: Requiescat in pace (Qu’il/elle repose en paix), expression également connue sous la forme italienne Riposi in pace ou anglaise Rest in Peace (Repose en paix) | Wikipedia.org

Lise Tran
La VP avril 2013 / n°3 – p. 4-5