Le hidjab, une mode comme une autre ?

 

 

Marks&Spencer, Uniqlo, Dolce&Gabbana et Mango se lancent dans la mode islamique et provoquent un tollé en France. Avec leurs lignes de vêtements « pudiques », les grandes marques ciblent un marché en pleine expansion : des femmes qui souhaitent suivre la mode tout en affirmant leur appartenance religieuse.

 

 

La polémique est née sur les ondes de la radio en ligne RMC. La ministre française des Droits des femmes Laurence Rossignol, interrogée sur la stratégie marketing de ces enseignes, dénonce une promotion de l’enfermement du corps des femmes et refuse de reconnaître le libre choix que font certaines de s’habiller ainsi. Elle ose une comparaison : « Il y avait bien des nègres [sic], aux Etats-Unis, qui étaient pour l’esclavage ». Pour la ministre, les femmes voilées sont des militantes de l’islam politique assujetties au salafisme. Dans la foulée, Elisabeth Badinter appelle au boycott de ces marques et Pierre Bergé, ancien compagnon d’Yves Saint Laurent, dénonce une mode « complice de cette dictature imposée qui fait que l’on cache les femmes ».

 

 
Liberté ou contrainte ?

La mode « pudique » ne pouvait pas rêver meilleure publicité. Depuis cette polémique, toute la francophonie découvre un marché en pleine expansion qui concerne aussi bien les musulmanes que les juives orthodoxes et les chrétiennes évangéliques. Selon Hanna Woodhead, doctorante à la Faculté de théologie de Genève, de plus en plus de croyantes souhaitent couvrir leur corps dans une société qui appelle à les dénuder, comme une affirmation de leur liberté religieuse. « Il y a une nouvelle façon de s’assumer en tant que croyant, et pas seulement dans l’habillement, observe la jeune femme. Les catholiques, par exemple, redécouvrent le Carême… une contrainte qu’ils suivent par choix et non par convenance. La liberté, ce n’est pas forcément l’absence de contraintes. » La doctorante, qui travaille sur la mode pudique comme nouveau vecteur de dialogue entre femmes chrétiennes, juives et musulmanes, croit fermement à l’autodétermination d’une large partie des musulmanes voilées. « Choisir de se couvrir, c’est aussi se soustraire à la contrainte de la minceur et du corps parfait. Pour certaines, c’est une vraie liberté ! »

Jusqu’à présent, les adeptes de la mode pudique trouvaient leur bonheur sur internet, où des créatrices spécialisées proposent des habits couvrant les bras, les hanches et le décolleté, ainsi que toutes sortes de hidjabs colorés et accessoires coordonnés. Des habits qu’il faut aller dénicher sur le net et qui ne s’affichent pas sur des panneaux publicitaires. Avec l’entrée en jeu des grandes marques, certains craignent une normalisation de la tenue islamique et du port du foulard. C’est le cas de Martine Chaponnière, présidente de la fondation Emilie Gourd, qui soutient la cause des femmes en Suisse romande. « Le voile occupe déjà beaucoup trop nos esprits, et le fait qu’il se répande dans les rues, à l’école, et maintenant sur les podiums, n’est pas anodin. Pour les marques, c’est juste l’occasion de conquérir de nouveaux marchés. Mais leur démarche a des conséquences. Le voile n’est pas qu’un morceau de tissu, il porte un message, celui de la soumission de la femme. »

Une crainte que Yasmina Foehr Janssens, prof. en littérature et études genre à l’Université de Genève, ne partage pas. Au contraire, elle salue une possible « dé-ghettoïsation » de ce vêtement, qui décloisonne les codes de la mode occidentale. La chercheuse, codirectrice de l’ouvrage collectif Voile, corps et pudeur, paru en 2015 aux éditions Labor et Fides, regrette plutôt le jeu de miroir entre une défense « féministe » des valeurs occidentales et les positions fondamentalistes. « Prôner la tolérance et l’égalité, ce n’est pas imposer un mode de vie, de quelque côté que ce soit, affirme-t-elle. Nous forcer à porter le voile, c’est aussi violent que de nous obliger à l’enlever. » Et Yasmina Foehr Janssens de rappeler l’enseignement de la culture chrétienne qui a forgé ces valeurs dont l’Occident se réclame : « Se focaliser sur l’habit, c’est oublier la différence entre la lettre et l’esprit. Nous avons tendance à nous laisser prendre à une position formaliste, or c’est précisément le piège du fondamentalisme. »

Mallory Schneuwly Purdie, fondatrice du bureau-conseil « Pluralités » et directrice du groupe de recherche sur l’islam en Suisse, relève un autre paradoxe du discours anti-voile. L’image de la femme occidentale est celle d’une femme libre et maîtresse de son existence. Mais c’est oublier que toutes les femmes subissent les injonctions de la mode qui détermine les codes de la féminité. Et celles qui refusent ces codes sont vite taxées de lesbiennes. « Les femmes mises en scène par la mode pudique proposent un autre modèle de féminité tout en utilisant les codes de la mode occidentale. Elles ne sont pas totalement autres, et pas totalement comme nous. C’est sans doute ce qui dérange », analyse la chercheuse.

 

 
Aline Bachofner

Actualité | La VP mai 2016 n°4 – p. 4-5

 
Visionnez également la vidéo: Voile, la nouvelle tendance mode ? | faut pas croire du 30.04.2016, émission RTS >>

 

Pas commercialisée en Suisse

Actuellement, aucune de ces lignes de vêtements n’est commercialisée en Suisse ou en France. Uniqlo se concentre sur le marché asiatique et, depuis le début de l’année, vend sa collection « Hana Tajima » aux Etats-Unis. Marks&Spencer propose ses collections en Grande-Bretagne, et Mango réserve sa collection « ramadan » au Moyen-Orient. Est-ce à dire qu’il n’y a pas de marché pour ce type de vêtement en Suisse ? Contactés, les grands magasins Manor et Bon Génie répondent qu’ils n’ont pas reçu de demandes de leur clientèle allant dans ce sens et qu’ils ne prévoient pas la commercialisation de l’une de ces lignes. La responsable de la communication du Bon Génie précise que la clientèle moyen-orientale qui fréquente le magasin est au contraire à la recherche de vêtements occidentaux.