« Le Grand Inquisiteur » au temple de Saint-Gervais à Genève

 

 

Jésus revient à Séville au XVIe siècle. Il y sera condamné une seconde fois non sans avoir subi un réquisitoire implacable. Le metteur en scène José Lillo s’attelle à ce texte de Fiodor Dostoïevski. Il y incarne le Christ silencieux. Face à lui, Jacques Probst en « Grand Inquisiteur ». Un duo qui place la scène genevoise au coeur du temple.

 

 

L’avenir est aux Grands Inquisiteurs… C’est en substance ce que dira Albert Camus en 1957 au moment de recevoir le prix Nobel de Littérature. «Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. (…) Les paroles de Camus résonnent dans l’Hôtel de Ville de Stockholm… Dans ce discours puissamment inspiré par Le Grand Inquisiteur de Dostoïevski, Camus exprime ses doutes quant à la capacité des générations à venir à sortir de la destruction.

Retour des temps ? « Reconnaissons que l’époque est plutôt noire ». José Lillo manie l’euphémisme. Le metteur en scène genevois, qui a émergé de la scène squat dans les années 2000, grand lecteur de Dostoïevski, dont il a monté déjà Les Nuits blanches et plus récemment Les Démons, se plaît à transcender les modes. Dans le grand flux continu des réseaux sociaux, il a décidé de trancher et de mettre en exergue une phrase proustienne par jour : « Un peu potache ! » reconnaît-il. « Il faudrait des siècles pour arriver au bout de la Recherche. Mais je continue de me plier chaque jour à l’exercice. »

 

▲ José Lillo, metteur en scène genevois, qui a émergé de la scène squat dans les années 2000. / © Louise Anne Bouchard

 
Une démonstration implacable

Il revient aujourd’hui aux sources à travers les pages sombres que Dostoïevski a inscrites au cœur des Frères Karamazov. Le Grand Inquisiteur, poème, « dit pour être proféré », se veut un réquisitoire implacable contre l’homme et la liberté. Œuvre dans l’œuvre, ce texte ovni a été amplement lu, relu, disséqué, analysé à travers les temps. A travers la victoire du Christ sur les trois tentations, il représente une nouvelle mise à mort de Jésus et la justification des systèmes dévoyés et oppresseurs.

« Il s’agit d’un texte terrifiant, d’une démonstration implacable qui fait condamner Jésus avec des arguments proprement théologiques », explique José Lillo. Le metteur en scène, connu pour ses interprétations puissantes lorsqu’il est sur une scène de théâtre, chuchote presque lorsqu’il est invité à expliquer son choix. Il veut être précis : la question de Jésus « figure absolue », celle de la liberté et des miracles « jetés en pâture pour abreuver le peuple », et puis surtout « ce besoin absolu de croire à ce qui nous dépasse », tout s’enchaîne dans son esprit. Il y a ce monde qui se fracasse et dont il faut dénoncer les orientations, et puis ces grands auteurs qui rassurent par la vivacité de leur esprit, et dont il faut faire inlassablement entendre la voix.

D’origine espagnole, José Lillo est né à Genève. Il se rappelle « le peu de livres », dont il disposait chez ses parents. Parmi eux, ceux achetés grâce à la collection des points « Mondo », présentant en images des extraits bibliques. Dans sa mise en scène de Dostoïevski, il sera Jésus, d’avance condamné au bûcher. Face à lui, Jacques Probst en Grand Inquisiteur. « Tout autour, le temple, la pierre, les lumières naturelles », explique cet apôtre du théâtre pauvre, amoureux d’Antonin Artaud. « Je veux un spectacle despectularisé, préciset-il. « Il faut prendre l’espace tel qu’il est. Arrêter de vouloir faire du beau, du divertissant avec le théâtre. Jésus revient. Il est chez lui. Il fait irruption au milieu du culte. Il se tait, mais sa seule présence sert de révélateur. Il s’agit en réalité d’un dialogue de guerre ». Dont acte.

 

Note
Le Grand Inquisiteur de Fiodor Dostoïevski, dans une mise en scène de José Lillo, interprété par Jacques Probst et José Lillo, du 18 au 30 avril, relâche le 29 avril à l’Espace Saint-Gervais, temple de St-Gervais, rue Terreaux-du-Temple 12, Genève.
Renseignements : Tél. 022 345 23 11 | Mobile: 077 416 70 78 | st-gervais-paquis@protestant.ch.

 

 
Chantal Savioz
Église | La VP avril 2016 n°3 – p. 31