La paix retrouvée

 

 

Tout au long de cette année anniversaire, Ghislain Waterlot, Professeur d’éthique et de philosophie à Genève, livre à La VP un regard éclairant sur Jean-Jacques Rousseau.

Les 15 dernières années de la vie de Rousseau ont été particulièrement difficiles. Philosophe errant depuis les condamnations dont il fut l’objet en 1762, il a côtoyé les frontières de la folie à travers d’inquiétantes manifestations de paranoïa. Désireux de se justifier jusqu’à
l’obsession, il a consacré l’essentiel de cettepériode à produire des écrits autobiographiques, se laissant seulement distraire par la botanique et quelques réflexions de politique appliquée à la Corse puis à la Pologne.
Dans ses Confessions ou son Dialogues de Rousseau juge de Jean-Jacques, il a voulu dresser « le seul portrait d’homme, peint exactement d’après nature et dans toute sa vérité ». Il est maintenant presque seul, car il a rompu avec la quasi-totalité de ses amitiés d’autrefois. Il se demande, le jour où il se retrouve devant la grille fermée du choeur de Notre-Dame de Paris, si Dieu lui-même ne veut pas concourir « à l’oeuvre d’iniquité des hommes ». Ce 24 février 1776, en effet, il a tenté de déposer son manuscrit des Dialogues sur l’autel de Notre-Dame, comme un dépôt remis à la Providence. La fermeture inhabituelle des grilles l’a fait vaciller jusqu’au tréfonds de lui-même…

▲ Georg Leonhard Hartmann/Musée Jean-Jacques Rousseau – Montmorency

Une foi épurée
Mais, peu à peu, les choses se calment. Les Rêveries du promeneur solitaire, son dernier ouvrage, sont empreintes d’une paix retrouvée. Toute la troisième promenade est un ultime point sur sa foi religieuse. L’angle adopté peut paraître inattendu. La foi est considérée comme salutaire pour cette vie-ci. Non pas que Rousseau doute de l’au-delà : plus que jamais, il l’espère. Mais il souligne que la foi est d’abord et avant tout ce qui lui a permis de vivre, de survivre à ce qu’il a dû endurer.
« Que serais-je devenu, que deviendraisje encore dans les angoisses affreuses qui m’attendaient et dans l’incroyable situation où je suis réduit ? » Dans l’angoisse qui l’étreint, l’affirmation de la foi, réitérée en son coeur, est vitale. Une planche de salut, ici et maintenant. Quand le doute l’étreint, au souvenir des arguments de ses confrères athées, il sent la menace existentielle radicale : « Si jamais j’avais passé dans cet état (de doute) un mois entier, c’était fait de ma vie et de moi ».

Une confiance inébranlable
Mais la foi est là, qui reprend rapidement le dessus sur un mode tranquille. Rousseau ne cherche plus à argumenter : il lui suffit de savoir qu’autrefois, il a fait le plus rigoureux effort intellectuel pour établir sa foi. Nous savons sa découverte : la raison considérée comme seule intelligence ne suffit pas, il faut qu’elle s’appuie sur le témoignage intérieur de la conscience. Etayée par la conscience, la foi a des fondements solides et peut se déployer dans l’existence.
Ainsi, une foi sereine accompagne les dernières années de Rousseau. Et si sa fin édifiante est controuvée – certains ont voulu que Thérèse Levasseur raconte une fausse histoire sur les derniers moments de son époux, qui aurait, soi-disant, vu le ciel s’ouvrir sous ses yeux – il n’en est pas moins vrai que notre auteur a vécu ses dernières années armé d’une foi très simple et d’une confiance presque inébranlable. Il attend, sans inquiétude, la récompense promise aux justes, mais ne pense pas à la mort. Sa foi est d’abord ce qui lui permet de vivre, ici-bas, et de supporter dans la paix un destin qu’iljuge funeste et immérité. Avant d’accueillir les Hommes dans l’au-delà, Dieu les soutient dans cette vie-ci.

 
Ghislain Waterlot
Professeur de philosophie et d’éthique, Faculté de théologie, Université de Genève.
Culture → Tricentenaire de Jean-Jacques Rousseau | La VP décembre 2012- janvier 2013 / n°10 – p. 25

La page officielle UNIGE de Ghislain Waterlot pour faire plus ample connaissance, retrouver ses domaines de recherche, son champs d’enseignement, ses publications et bien plus…

Un grand MERCI !
Ghislain Waterlot vous a livré sa dernière chronique prévue dans le cadre du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau.
Toute l’équipe de La VP souhaite le remercier très chaleureusement pour sa précieuse collaboration et pour la grande qualité de son travail. Nous regretterons de ne plus le lire chaque mois !
Merci et bonne suite !

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