Un jeune ministre pour les « jeunes adultes », rencontre avec Nicolas Lüthi

 

 

Nicolas Lüthi va aider les « anciens du catéchisme » qui veulent construire une communauté autour du temple de Plainpalais. Une forme de « Fresh Expression » ?

 

 

Cet article a été initialement publié en septembre 2015, « @leLAB » a été inauguré le jeudi 19 novembre 2015.

 

Il a certes accepté l’appel ; depuis le 1er septembre, un 40% voué aux « jeunes adultes », autour du temple de Plainpalais. Mais celui qu’un courriel de La Vie protestante présentait comme « le jeune ministre pressenti pour le ministère d’appui, style Fresh Expression » ne va pas se laisser cataloguer sommairement. Que signifie pour Nicolas Lüthi ce terme venu d’Anglicanie ? « Un groupe qui n’a pas de lien avec l’Église mais partage un intérêt particulier, par exemple, l’Église des bikers. » Plus généralement: la paroisse n’est pas tout pour tous, d’autres lieux sont souhaités pour d’autres formes de pratique et de rencontre. Façonné en partie par ses années à l’AJEG (Animation jeunesse), il envisage l’Église comme une cohabitation de modèles divers, invitée à accueillir des cheminements inventifs et multiples. A fonctionner autrement ? « Évitons de tout définir en opposition, il ne s’agit pas de rejeter l’existant mais de se lancer, d’aider à laisser s’exprimer charismes et talents. »

 
Laisser créer les jeunes

Avenue Wendt, dans l’accueillant coin de conversation de son bureau du centre paroissial (ndlr. de la Servette), entre table, bibliothèque et vélo, le pasteur actif à 60% dans la paroisse du Centre-Ville raconte ces « jeunes adultes qui demandent un ministre » pour les aider à construire un lien communautaire qui leur soit adapté (voir l’article page 31). Que va-t-il faire ? « Surtout les laisser créer. Ils ont envie d’un lieu où ils se sentent bien, je servirai d’étai : étayer un espace, afin qu’ils puissent l’habiter comme ils le veulent. »

Qu’est-ce qui attire le « jeune ministre » (30 ans le 2 octobre 2015) dans cette voie nouvelle ? Peut-être la variété des expériences, brèves mais fortes, qu’il a déjà vécues. Dues à sa curiosité, à son désir de faire.

Après son stage à Cologny avec Bruno Miquel (« une année formidable »), il débarque au Cameroun. Une société fortement hiérarchisée, où l’élève doit se taire. Nicolas est investi de deux statuts contradictoires : à la fois stagiaire muet et Blanc écouté ; mais il ne flanche pas, il est venu se former. « L’expérience est forte, je la décrypte encore quatre ans après. » Un exemple ? « Le bruit, voix fortes et musique tonitruante ! Perturbation et agression ici, là-bas indispensable signe de vie, affirmation d’un lien social vital… »

Avant Cologny et Bafoussam ? Une scolarité sans histoire pour ce fils d’un assistant technique au collège (athée) et d’une maîtresse de gym devenue prof de piano pour élever Nicolas et son frère aîné (qui les envoya au catéchisme). Fort en maths, le collégien est dégoûté par un stage à l’Uni. « Au milieu d’un couloir, un tableau noir couvert d’équations, j’ai vu ma vie remplie de formules alors que je la voulais remplie de gens. »

 

▲ Nicolas Lüthi / © Alain Grosclaude

 
Un appel au ministère

Que faire après la matu ? Un métier social, éducatif, ou pasteur. Si Dieu est une évidence pour le catéchète, moniteur de camps, habitué des séjours oecuméniques à Vaumarcus, le choix n’est pas aussi facile qu’il y paraît. Il garde de la Faculté de théologie le souvenir d’un lieu exigeant et formateur sur le plan intellectuel. Mais la démarche historico-critique implique un désancrage de la foi, la mise à distance de la Bible, « on déconstruit, on reconstruit peu – on devrait le faire davantage ; en théologie pratique notamment. Pour la foi, tout cela est aride. » Un désert ? Nicolas Lüthi garde son joyeux humour – « Jésus a commencé par le désert ! » – et cite le pasteur Blaise Menu : « On perd une foi, mais on en retrouve une autre. »

En définitive, tout va bien pour le jeune homme qui situe la racine de sa trajectoire dans une visite à Taizé, au temps du collège. Une longue file se dresse, elle conduit à Frère Roger, qui l’invite à sa table le lendemain. Comme une réponse à sa prière : « Seigneur, guide mes pas ! » Après coup, on interprète, explique-t-il, voyant dans cet épisode un appel à la confiance et par là au ministère.

Le mot revient fréquemment dans sa bouche. « Sans confiance, pas de doute ; et donc pas de foi, puisque la certitude sans nuance, c’est savoir et non croire. »

 
Etre le témoin de sa foi

Mais la foi seule ne fait pas la vocation pastorale. Le moniteur et catéchète est très apprécié, lui-même se sent à l’aise. Il cite des influences, Roland Benz, Blaise Menu ou Bruno Miquel, qui lui donnent envie de se lancer dans un ministère dont il apprécie la pluralité. Toutes les étapes de la vie à accompagner, et pas seulement par des sacrements. Toutes les phases fortes, heureuses ou non, les interrogations adolescentes, les mariages et les divorces ; être en toutes circonstances le témoin explicite de sa foi, voilà qui le motive.

S’engager va de soi. Objecteur de conscience, il accomplit une partie de son service civil auprès de handicapés cérébro-lésés ; bienveillance, amour, patience – mais « pas le droit d’entrer dans les questions essentielles, la dimension de la foi ». Une autre partie à Emmaüs. Et enfin dans une ferme vaudoise. Séjour bénéfique !

« Bronzé, musclé, j’ai attrapé ma copine », lâche-t-il en rigolant. Deux ans après, Hanna, étudiante en théologie à Genève après Sciences Po à Paris, partage sa vie et le soutient « mais pas comme une assistante pastorale, ni dans les thés de paroisse ». Le mariage est un projet, les enfants pas encore. Le défi actuel consiste à garder du temps ensemble et pour les amis.

Peu de temps pour lire, il use et abuse de Facebook pour suivre l’actualité, écoute les émissions d’information de la radio en cuisinant, un dérivatif important. Il manque, ces temps, d’assiduité au volley-ball et constate avec dépit que ses muscles ont fondu mais pas ses hanches.

C’est que le métier absorbe le pasteur passé par l’aumônerie des HUG, en psychiatrie-gériatrie, et par le ministère des sourds et malentendants, des requérants d’asile, des handicapés. Tout cela depuis son master en 2005. Avec un mémoire sur l’épître de Jacques ; en arrière-plan du débat sur la Loi (la valeur du rite) et l’action, il y est question de la foi et des œuvres, de la responsabilité, de la Grâce et de l’engagement. « Un bon arbre produit un bon fruit ! »

 

Quelques questions empruntées à Proust

La qualité que je désire chez un homme… et une femme
L’intégrité.

Mon occupation préférée
Faire la cuisine en écoutant l’émission radio Forum (plus tard, en podcast).

Comment j’aimerais mourir
En paix. Pas dans le sens « paisiblement, pendant la nuit, âgé » mais en paix avec moi-même, sans culpabilité ou plutôt sans rancune, sans rancoeur.

Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous, après votre mort, l’entendre vous dire ?
« D’autres vont continuer à rechercher ce que tu as recherché. »

 

 
Jacques Poget

Portrait | La VP septembre 2015 n°7 – p. 22-23