Jean Starobinski, les Lumières en héritage

 

 

Jean Starobinski vient de fêter ses 95 ans. Historien des idées, théoricien de la littérature, grand spécialiste du XVIIIe siècle, de Rousseau et de Voltaire, médecin, il est aux yeux de beaucoup l’un des derniers humanistes. Nous l’avons rencontré dans son bureau genevois. Une histoire de vie et quelques pépites d’un savant qui puise dans les Lumières une façon d’appréhender son temps.

 

 

▲ Jean Starobinski / © Alain Grosclaude

Un grand explorateur des savoirs

Né à Genève voilà 95 ans. Médecin, psychiatre, docteur en médecine, docteur ès lettres, écrivain, critique, traducteur de Kafka, historien des idées, professeur de littérature honoraire à l’Université de Genève, membre de l’Institut de France, docteur honoris causa d’une bonne douzaine d’universités…

Une dégaine d’éternel étudiant, le cheveu long et fourni en arrière, le visage lisse, souriant et détendu. Un charme profond imprégné de civilité bienveillante. Une voix posée et harmonieuse. Un pianiste confirmé doté de l’oreille absolue. Lorsqu’il évoque Montaigne et Rousseau, « ces dénonciateurs d’apparence », on dirait un chat qui avance à pas feutrés, prêt à bondir pour débusquer l’hypocrisie et faire tomber les masques. Qui sait mieux que lui mettre en résonance les inflexions les plus subtiles de la littérature et de la psychanalyse ?

Auteur de plus d’une trentaine de livres, cet explorateur des savoirs a présidé durant trente ans les Rencontres internationales de Genève, lieu de réflexion et de proposition exceptionnel sur les grandes mutations contemporaines. Bonne nouvelle ! Une partie majeure des œuvres de Jean Starobinski sort ce printemps dans la collection Bouquins chez Robert Laffont.

Jean-François Berger

 

Vous avez fêté 95 ans le 17 novembre dernier. Vous n’êtes pas seulement un miracle ; vous êtes aussi un miraculé. Vos parents ont fui….

Oui, mon père est arrivé en Suisse en 1913, en provenance de Varsovie. Il a trouvé à Genève une chambre et l’université. C’est là aussi qu’il a rencontré ma mère, exilée comme lui.

 

Vous êtes donc né ici en 1920. Et vous avez eu la nationalité suisse en 1948…

Jaqueline Starobinski : Elle lui a d’abord été refusée !

 

Pardon ?

Jean Starobinski :Oui, comme à mon père d’ailleurs. Mon père avait accepté de traduire, du russe en français, à l’intention du Comité international de la Croix-Rouge, des informations sur la famine en Ukraine. Il ne s’est pas avisé des risques liés à cette bonne œuvre, du fait des intermédiaires par lesquels passaient les informations qui lui étaient communiquées. Un livre récent, de J.-F. Fayet, jette beaucoup de lumière sur cette occurrence. Mon père s’est ainsi innocemment compromis aux yeux de témoins genevois malintentionnés. C’est la raison pour laquelle sa propre demande de naturalisation n’a pas été acceptée. De ce fait, quand on a refusé ma première demande de naturalisation, on nous a fait savoir qu’il fallait que je quitte l’appartement de mes parents à la rue Saint-Léger. Mais notez que chaque chose a une double face. Si j’avais été naturalisé à 22 ans comme je l’espérais, je me serais engagé à l’armée comme je le désirais mais alors, je n’aurais pas connu mon épouse ! Ainsi, je n’aurais pas eu tant de loisirs pendant la guerre et tant de chances dans la vie.

 

Vous avez tout de même contribué à la résistance?

Dans les années de guerre, Marcel Raymond m’a mis en contact avec des écrivains, des poètes réfugiés à Genève et il m’a tout de suite donné une chance en me faisant entrer au comité de rédaction de la revue Lettres. On pourrait dire que c’était un nouvel éveil, dans la circonstance de la guerre, à des réalités spirituelles ou poétiques ; une manière de combattre le totalitarisme à travers la diffusion d’idées qui étaient moins politiques que spirituelles, presque religieuses.

 

La Shoah a frappé votre famille…

Oui. On s’éloigne de la guerre, de ce qui s’est passé d’atroce durant la guerre. Mais nous avons à faire en sorte qu’au moins le malheur de la guerre et des atrocités de cette époque ne cessent pas de nous inquiéter. Il ne faut pas s’endormir, et parer au contraire à tout ce qui pourrait nous conduire à revivre de tels malheurs. Ce qui vient de se passer aujourd’hui (l’entretien se déroule au lendemain des attentats de Paris, ndlr) montre à quel point l’excès brutal peut encore tenter certains esprits.

 

▲ Jean Starobinski / © Alain Grosclaude

 

Comment prévenir et soigner ces violences, ces manipulations des esprits, surtout des jeunes esprits ? Estce que la culture est une réponse ?

Bien sûr, les atrocités sont le résultat d’une éducation perverse. Je dirais qu’il faut une éducation des individus qui les rendent capables de « percevoir ». La tâche de l’éducateur – qui importait tant à Rousseau et en cela il doit nous demeurer cher – c’est qu’il n’y a de sauvegarde que si les consciences passent par une éducation généreuse et juste. C’est là que doivent se communiquer les valeurs de respect, dès le plus jeune âge. Mais c’est le rapport humain, vivant, qui doit le susciter. Pas le rabâchage inerte.

 

Diriez-vous que la culture « sauve » le monde ?

La culture est de l’ordre de l’éveil ; de l’éveil à une joie nourrie par un apport extérieur qui ne vient pas de soi, qui n’est pas le produit de notre simple vie organique mais du monde humain qui nous entoure et qui nous est offert, dans un acte de don.

 

Sa transmission vous paraît-elle menacée ?

Je crois qu’il vaut mieux garder une inquiétude éveillée et tâcher de parer à tout ce qui peut contribuer à sa dégradation ; prendre conscience aussi des pièges du monde de la technique. De nouveaux enjeux ont surgi, des aliénations peuvent nous détourner de nous-mêmes ; tous ces appareils dont nous sommes entourés risquent de nous faire perdre de vue les choses très importantes, essentielles. Il y a donc un risque bien réel de grégarisation mais en même temps, il y a dans les nouveaux outils dont on se sert des possibilités si remarquables qu’on peut bien croire que les différences et les diversités seront sauvegardées sur le plan spirituel.

 

Vous auriez pu choisir d’être, comme vos parents, médecin. Vous avez d’ailleurs été médecin quelques années avant de choisir d’écrire et d’enseigner. Pourquoi la littérature plutôt que la médecine ?

C’est difficile à dire. Quand mes parents sont venus presque sans moyens – mais avec leur certificat de maturité – de l’Empire russe d’avant 1917, leur espoir était de trouver une formation qui leur permette d’exercer une profession où ils pourraient rendre service. Pour ce qui me concernait, la curiosité poétique, si j’ose dire, s’est éveillée très tôt, dès les leçons que j’ai reçues au collège de professeurs qui communiquaient un savoir permettant de comprendre les oeuvres fondamentales de la civilisation occidentale. Je garde pour leur enthousiasme une immense reconnaissance.

 

Qu’est-ce qui vous a séduit dans le siècle des Lumières ?

Précisément le fait que chez un Montesquieu par exemple, qui fut l’un de mes premiers auteurs et plus tard chez Rousseau, je trouvais des remises en question concernant la place de l’individu dans la société, de la personne face à autrui. Le XVIIIe siècle, c’est un siècle où les traditions, les dogmes, les contraintes sont remis en question mais pour quoi ? Pour quel nouvel ordre social, pour quel nouvel ordre de l’humain ? Il me semblait qu’il y avait là, chez les grands philosophes, dans la pensée française, beaucoup de choses importantes qui étaient en jeu.

 

Vous avez écrit sur les deux frères ennemis du siècle des Lumières, Voltaire et Rousseau. Où va votre sympathie ?

Jaqueline Starobinski : L’un est son patient et l’autre est son ami !
Jean Starobinski : C’est difficile à dire ! Il faut les accepter l’un et l’autre. Rousseau a le sens des grands ensembles qui respirent et Voltaire ce côté discontinu des flèches qu’on envoie. Mon goût esthétique va du côté de cette grande respiration, de l’ampleur de vue que l’on trouve chez Rousseau mais l’esprit voltairien, réactif à la bêtise, à tout ce qui peut irriter ne m’est pas foncièrement antipathique !

 

▲ Jaqueline et Jean Starobinski / © Alain Grosclaude

 

Le thème de la mélancolie parcourt votre œuvre. Êtes-vous, vous-même, sujet à la mélancolie ?

Je ne le crois pas. Je n’ai jamais subi que je sache ce ralentissement, cette torpeur que subit le mélancolique. L’écho poétique de la mélancolie dans la tradition littéraire était si important qu’il fallait vraiment s’y attarder, le déchiffrer.

 

Dans votre cours « Manie et mélancolie », vous disiez à vos étudiants que le remède contre la mélancolie et la dépression passait par la musique, « doublement salutaire si elle était pratiquée par le malade lui-même » !

C’est juste ! C’était le moment où apparaissaient les nouveaux traitements antidépresseurs fabriqués par la chimie bâloise. On voyait des malades auparavant agités devenir tranquilles, beaucoup trop tranquilles. On ne peut sans doute pas éviter de passer par là mais de ne s’occuper que du substrat chimique, c’est vraiment un court-circuit.

 

Vous avez connu de grands honneurs ; Quelle est votre plus grande joie ?

Il y en a beaucoup, à toute heure du jour. Ce soir avec ce ciel couchant, cette venue de l’hiver, le fait que nous soyons dans un lieu de paix, le sentiment du prix qu’ont les choses, l’état d’éveil. Sitôt que je me sens vraiment en éveil, il y a une sorte de joie sous-jacente, une gratitude à l’égard de ce qui m’est donné.

 

Vous sentez-vous héritier du judaïsme de vos parents ?

La philosophie religieuse comptait pour moi davantage que je ne pratique ce type de réflexions aujourd’hui. Buber, que je lisais, était l’écrivain juif qui avait la conscience la plus juste et la plus sobre de la situation de l’homme dans l’âge technologique. J’ai traduit Kafka et vous savez que Kafka était lui-même, à côté de son oeuvre d’écrivain, un grand lecteur de théologiens et de penseurs religieux. Il y avait là quelque chose qui pouvait m’éclairer et m’aider à progresser dans mes lectures et dans mon travail. Un thème qui m’est apparu assez tôt, c’était le thème du masque, c’est-à-dire de la fausse présence, de ses pouvoirs et de ses illusions. J’aurais du mal à articuler chacune des étapes de cette pensée, mais elle me conduisait à devenir l’interprète d’auteurs qui avaient, sous un aspect civil et/ou religieux, dénoncé les abus du paraître.

 

Est-ce que vous croyez plutôt en l’homme ou est-ce que vous croyez plutôt en Dieu ?

Jaqueline Starobinski : Dans 23-24h, on aura peut-être un début de réponse…
Jean Starobinski : Je dirais que je crois en l’homme dans la mesure où il est apte à chercher ce qui le dépasse. Autrement dit, je crois en l’homme tant qu’il a besoin de ce qui le dépasse et qu’il le cherche.
Jaqueline Starobinski : On devrait l’encadrer !

 
Propos recueillis par Emmanuel Rolland & Jean-François Berger.

Actualité | La VP février 2016 n°1, p. 12-14.