Jean-Marc Ela : « Retrouver la force subversive des Évangiles »

 

 

Passeport

Sociologue et théologien, Jean-Marc Ela est né en 1936 au Cameroun. Il décède en exil au Canada en 2008. Titulaire d’un Doctorat d’Etat en théologie (1969), ses réflexions sur la pauvreté, les conditions de production du savoir et l’Afrique postcoloniale le conduisent vers l’anthropologie sociale et culturelle et la sociologie, disciplines dans lesquelles il soutient deux autres doctorats.
Son œuvre, qui traverse le champ des sciences humaines et de la théologie, repose sur une pratique de vie engagée auprès des paysans du Nord-Cameroun et des classes populaires de la capitale, Yaoundé. Jean-Marc Ela est une voix puissante de la théologie de la libération* du XXe siècle.

 

 

▲ Jean-Marc Ela par © Camille Sauthier

 

 
Sa modernité

La théologie de la libération de Jean-Marc Ela questionne les lieux d’intelligibilité du message chrétien, et tend à réactualiser la puissance libératrice des Évangiles, sur le triple plan social, politique et spirituel. Toute théologie s’inscrit dans une culture, une histoire, une géographie. Le mystère chrétien ne peut prétendre à l’universalité que si l’Église s’enrichit des multiples traditions historiques qui ont marqué l’interprétation de l’Évangile et les expériences vécues de la foi depuis Jésus-Christ. Jean-Marc Ela déploie un projet de théologie critique, qui démonte l’eurocentrisme à l’œuvre dans le discours théologique et son institutionnalisation.

 

 
Les grands axes de sa pensée

Déplaçant le débat sur l’inculturation** qui saisit les Eglises d’Afrique dans les années 1960, Ela critique le christianisme colonial et récuse la compréhension muséale, non historique des cultures africaines qui se développe dans le discours ethno-anthropologique. Pour sortir le christianisme du drame contemporain de son insignifiance, Ela rappelle le sens de l’incarnation du Christ, et invite l’Église à jouer un rôle prophétique en combattant les logiques de mort qui enserrent le monde humain.

 

 
Son œuvre

L’œuvre d’Ela comporte des travaux de théologie, de sociologie et d’épistémologie critique. L’Afrique des villages (1982), La ville en Afrique noire (1983), etc. se nourrissent de son expérience dans la société paysanne Kirdi, et interrogent les mutations des mondes urbains en Afrique. Le cri de l’homme africain (1980), Repenser la théologie africaine (2003) mettent à l’épreuve le sens du message chrétien dans des espaces soumis à la précarité, à la violence politique et économique. Les écrits d’Ela sont tissés de voix multiples, convoquant la théologie (Jürgen Moltmann, Johann Baptist Metz…) et des productions critiques solidaires de pratiques de luttes (Frantz Fanon).

 

 
A méditer
« … la théologie qui nous préoccupe est une théologie de la dissidence évangélique et de l’insoumission. Une telle théologie ne peut que constituer un danger manifeste pour les pouvoirs qui pillent et qui tuent » (Jean-Marc Ela, Repenser la théologie africaine, p. 87).

 

 
Pour aller plus loin

  • Repenser la théologie africaine, le Dieu qui libère, par Jean-Marc Ela, Paris, Karthala, 2003, 447 pages.

 

 
* Théologie de la libération: courant de la théologie chrétienne de la seconde moitié du XXe siècle, venu d’Amérique latine, défendant, sur les plans politiques et théologiques, la dignité des pauvres, des exclus et développant une critique de l’oppression.

** Inculturation : terme utilisé, dans la missiologie (souvent catholique), pour questionner la manière de traduire et de rendre signifiant l’Évangile dans des cultures non européennes.

 

 

Nadia Yala Kisukidi
agrégée, docteure en philosophie, assistante à la Faculté de théologie, Université de Genève.

Une figure spirituelle pour aujourd’hui | La VP septembre 2015 n°7 – p. 25

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