[Dossier] Homosexualité et protestantisme : entre tradition et ouverture

 

 

Le mariage pour tous est devenu un thème qui concerne toutes les strates de la société. Les Eglises protestantes sont elles aussi sollicitées sur la question de la bénédiction des couples de même sexe. Toutes n’y répondent pas de la même manière. Quelles sont les grandes lignes de fracture entre Eglise réformée et évangéliste, entre Suisse alémanique et romande ? Qu’attendent les jeunes homosexuel-les de l’Institution ?
Existe-t-il une théologie qui remet en question les normes identitaires ? Le cinéaste romand Lionel Baier évoque sa propre expérience en tant qu’homosexuel et fils de pasteur. Des paroles vivantes qui interrogent la capacité d’une société à inclure ou non l’ensemble de ses minorités.

 

 

Les Eglises suisses divisées

La bénédiction pour les couples du même sexe et la consécration d’une personne homosexuelle laissent apparaître des positions différentes entre Eglises réformées et évangéliques. Les Alémaniques se sont ouverts beaucoup plus tôt à la question que les Romands. Le point sur la situation.

L’homosexualité, en tant que fait social et culturel incontournable, a poussé les différentes Eglises protestantes en Suisse à se positionner à la fois sur la question générale de la relation homosexuelle, mais également sur des problématiques concrètes comme la possibilité d’une bénédiction pour les couples du même sexe au sein des Eglises ou la consécration d’une personne homosexuelle. Les prises de position, extrêmement variées, laissent toutefois percevoir deux grandes lignes de démarcation : d’une part, entre les Eglises dites réformées, et celles dites évangéliques ; et, d’autre part, entre les cantons romands et les cantons alémaniques.

Relation différente à la Bible

En ce qui concerne les lignes des Eglises réformées et évangéliques, on peut constater que les premières prônent une position plutôt ouverte et accueillante à l’égard des homosexuels tandis que les secondes adoptent une attitude plus conservatrice voire homophobe. Cette différence s’explique avant tout par une relation différente au texte biblique et aux passages (peu nombreux) qui traitent de l’homosexualité, que ce soit dans l’Ancien Testament (Lévitique, par exemple) ou le Nouveau Testament (épîtres pauliniennes). Les Eglises réformées, influencées par l’exégèse moderne, ont développé une approche de distance critique à l’égard de textes condamnant a priori l’homosexualité. La lecture plus littérale faite par les Eglises évangéliques les pousse au contraire à condamner l’homosexualité, perçue comme un péché voire une maladie et jugée comme une pratique incompatible avec la foi chrétienne. Certaines Eglises évangéliques suisses vont jusqu’à proposer des programmes de « thérapie » ou de « conversion » afin de pousser les homosexuels à se tourner vers l’hétérosexualité.

Si les Eglises réformées adoptent, dans l’ensemble, une attitude relativement ouverte à l’égard des homosexuels, de grandes différences transparaissent d’un canton à l’autre, et de manière plus générale entre Romands et Alémaniques. Les Eglises alémaniques ont en effet été les premières à proposer des bénédictions pour les couples du même sexe, parfois avant même l’existence du PACS ou du partenariat enregistré au niveau civil. C’est le cas par exemple à Berne-Jura, où le synode a accepté la possibilité d’une bénédiction dès 1999. D’autres cantons comme l’Argovie, Lucerne ou les Grisons ont également choisi de proposer des bénédictions depuis plusieurs années maintenant. Il est également possible, dans certains cantons alémaniques, pour une personne homosexuelle d’habiter dans la cure avec sa ou son partenaire.

Moratoire

A l’inverse, les cantons romands ont, dans leur majorité, plus de mal à mettre en oeuvre des actions concrètes en faveur des couples du même sexe. Aucune bénédiction nuptiale n’est aujourd’hui proposée à Genève ou à Neuchâtel, et il semble que la question ne soit pas à l’ordre du jour (voir encadré). Toutefois, on a vu à la fin de 2012 se décider au sein de l’Eglise évangélique réformée vaudoise (EERV) une proposition de bénédiction pour couples du même sexe. Cette décision synodale a toutefois causé de grands remous au sein du canton, et des paroisses vaudoises, principalement évangéliques, se sont insurgées contre cette décision et réclament depuis lors un moratoire.
Comme le souligne Pierre Bühler, professeur de théologie systématique à l’Université de Zurich : « Sous l’influence de centres ecclésiaux alternatifs, mais aussi d’avancées en Allemagne et en Scandinavie, les réformés de Suisse alémanique se sont ouverts beaucoup plus tôt à la question de l’homosexualité, tandis que les Eglises réformées romandes partagent sur beaucoup de points la résistance qui caractérise la culture latine. »
L’EERV est la dixième Eglise cantonale (et la première en Suisse romande) à avoir accepté le principe d’un rite pour couples du même sexe. Pour rappel, dans le canton de Berne, qui pratique ce genre de rite depuis plusieurs années, l’Eglise célèbre quatre ou cinq liturgies par an.

Matthieu Mégevand

 

 

La pensée queer ou comment questionner les identités

Influencée par les penseurs francophones comme Michel Foucault, la théorie queer est principalement américaine.
Elle invite à regarder la réalité de biais et interroge les identités sexuelles. Présentation et enjeux éthiques.

Queer : bizarre, tordu, de travers, de biais. Le vocabulaire nous permet déjà de poser quelques enjeux liés aux théologies queer. La théologie queer se nourrit des théories queer, qui débutent sur la scène académique américaine après la publication enanglais du premier volume de L’Histoire de la sexualité de Michel Foucault (1985). Influencée par les écrits de penseurs francophones, cette théorie est principalement américaine. Elle a trouvé une expression, désormais classique,dans l’ouvrage de Judith Butler, Gender Trouble :Feminism and the Subversion of Identity paru en 1990 (et traduit en français en 2005 : Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité).
L’appellation queer est une invitation à regarder la réalité de biais, à ne pas se laisser déterminer par les normes et les évidences mais à s’intéresser d’abord aux exceptions.Par exemple, la pensée queer préférera se penchersur la perception de la réalité d’une personne transgenre qu’à celle d’une personne qui se comprend comme clairementmâle ou femelle. Au lieu de partir de ce qui est normal pour expliquer la réalité, la théorie queer met en question ce qui coule de source, pour construire une autre explication de la réalité.
S’intéresser au monde d’une manière queer, c’est encore questionner les identités, et en particulier les identités sexuelles, pour affirmer que la sexualité aussi est une catégorie construite socialement. La théorie queer dénonce l’idée selon laquelle la sexualité est une impulsion universelle et éternelle. Cette conviction est ancrée dans la pensée de Foucault, pour qui l’identité est une catégorie marquée par la fluidité et le changement. Pour Foucault, le sujet se réinvente constamment, en construisant et en déconstruisant la relation qu’il a avec lui-même. En lien avec cette conception d’un sujet fluide, la sexualité se comprend comme en mouvement, et il faut l’aborder non pas de manière directe, mais en biais.
La théorie queer se trouve en tension avec les activismes lesbien, gay, bisexuel et transgenre (LGBT). En effet, elle problématise toutes les positions qui s’érigent en affirmations naturelles. Elle pratique une déconstruction qui parfois peine à proposer des alternatives viables et elle met en question les éléments qui permettent de fonder des identités collectives. Les activismes LGBT comprennent en effet l’homosexualité comme une donnée biologique permettant de revendiquer une identité sexuelle alternative. Du point de vue éthique, la théorie queer questionne tant la stabilité d’une identité hétérosexuelle que celle d’une identité homosexuelle. En contraste, elle propose une libération perpétuelle à travers des dynamiques reconsidérées entre identité et pouvoir social. Pour les mouvements activistes, cette approche de la théorie queer est problématique puisqu’elle dénonce la tendance des mouvements activistes gays à tomber dans le mimétisme par rapport aux normes hétérosexuelles.

Dénonciation de tous les mimétismes

Par exemple, la pensée queer ne soutient pas automatiquement le mariage pour tous. Dans la mesure où le mariage, qu’il soit hétérosexuel ou homosexuel, reproduit une organisation normative de la société, cette pensée a tendance à le critiquer. Au lieu de reproduire ce qui est pratiqué par la société hétérosexuelle, elle propose de mettre en place d’autres relations amoureuses, sexuelles ou amicales, entre hommes et femmes, ou entre personnes du même sexe. Elle invite à plus de créativité dans les rapports inter-humains pour maximiser le plaisir et minimiser les rapports de pouvoir.
La théorie queer a le potentiel de mettre en question tout le tissu social que les normes hétérosexuelles ont imposé au monde. Elle cherche véritablement à déstabiliser les évidences, et à éviter la consolidation de certaines politiques de l’identité en entités fixes et établies. Par rapport aux théologies de la libération par exemple, les théories queer fonctionnent comme des instances critiques qui invitent à constamment retravaillerles rapports de pouvoir également au sein des mouvements de libération.

Des textes étranges dans la Bible

Par certains aspects, les théories queer entrent en résonance avec les textes bibliques. La Bible contient elle aussi des textes qui questionnent les courants dominants de la pensée ambiante. Nous y trouvons des textes étranges qui se proposent de déconstruire les normes en place. Les prophètes remplissent souvent ce rôle de résistance et de critique. De manière similaire, le sermon sur la montagne est un texte qui remet en question les attentes des destinataires quant au rôle de la Torah dans la vie quotidienne. Finalement, la conception apocalyptique qui nourrit la pensée de Paul invite aussi à un recadrement de la réalité: le monde dans lequel nous vivons n’est pas celui qui compte réellement. Dans Gal 3:28, Paul affirme qu’il n’y a plus de Juif, ni de Grec, plus d’homme ni de femme, plus d’esclave ni de maître. L’identité qui compte le plus pour chaque personne est celle qui lui est donnée en Christ. On peut voir là une perspectivequeer sur le monde: dans le Christ, les croyants sont invités à regarder leur prochain non plus en fonction de ses caractéristiques ethniques, ou de genre, ou de classe, mais comme un frère/une soeur en Christ. Ces textes cherchent initialement à créer un déplacement chez les destinataires et à les faire passer de ce qu’ils/elles ont toujours pensé à quelque chose de différent, à une nouvelle vision du monde.
Le fait que ces textes soient désormais intégrés dans un canon qui sert d’écriture sainte à une des religions majoritaires du monde remet en cause leur potentiel à offrir un éclairage queer sur la réalité. Bien souvent, les normes que ces textes ont servi à mettre en place sont précisément celles que cette théorie questionne. Elle a donc le potentiel de rappeler que le message biblique n’est pas destiné premièrement à réconforter son auditoire, mais aussi à l’inviter à adopter un regard de travers, en biais, un regard queer sur la réalité.

Valérie Anderson

 

 

Témoignages à coeur ouvert

Cyndi, Eric, Véronique et Sylvain ont entre 20 et 30 ans.
Ils sont chrétiens et homosexuels. Ils racontent comment ils vivent leur double identité.
Et quels sont leurs attentes et espoirs quant au positionnement des Eglises. Rencontre.

Sylvain*, 22 ans, étudiant en Lettres
Anciennement membre de l’Eglise protestante, VD
« L’Eglise protestante ne m’a jamais paru intolérante. J’ai toujours été en contact avec des pasteurs et des camarades qui, tacitement, acceptaient mon homosexualité, que je n’ai jamais cachée, comme une évidence – c’est-à-dire intelligemment. A vrai dire, quandnous abordions les textes, nous ne nous aventurions jamais dans  » ceux qui fâchent « …
Si l’Eglise se positionnait définitivement en faveur du mariage gay, ce serait un soulagement, un signe decompréhension. Etre homosexuel n’est pas un choix, c’est physique! Nous devrions tous être égaux face à la loi, aux institutions et devant Dieu. J’imagine que l’Eglise est dans l’indétermination, en pleines discussions internes. Mais cette hésitation, cette méfiance, me désole presque davantage que d’autres phénomènes homophobes. Dieu est amour, c’est ça qu’on m’a enseigné. Je souhaiterais même qu’elle dénonce le mal qui est encore fait aux personnes homosexuelles. Qu’elle s’inscrive en faux contre les virulentes manifestations de l’homophobie, qui existent encore dans la vie courante. Je crois que c’est aussi son rôle. »
* Prénom fictif

Eric*, 23 ans, étudiant en médecine
Membre d’une Eglise évangélique, GE
« Me reconnaître en tant qu’homosexuel fut long etdifficile. Tiraillé entre un aspect de ma personne dont je ne parvenais pas à me défaire et un catéchisme évangélique ouvertement hostile à l’homosexualité,il m’a fallu six ans de refoulement et un an de thérapiepour m’accepter pleinement ainsi. Depuis, j’ai la grâce de pouvoir vivre ma foi et mon orientation sexuelle en étant en paix avec mon Créateur.
Mes rapports aux Eglises évangéliques sont plus complexes. Je me sens suffisamment confiant pour ne pas être blessé par leurs propos homophobes, mais ceuxci me désolent à plus d’un titre. Ils blessent les personnesqui refoulent. Ils font passer les chrétiens pour des intolérants et décrédibilisent le message d’amouruniversel du Christ. Ils nient un principe cher à magénération: l’égalité. Je regrette que cette lutte pourles droits et la protection de l’être humain doive sefaire contre certaines Eglises, mais voir des chrétiensse déclarer en faveur de ces progrès me fait espérerqu’un jour, à l’image de Dieu, l’amour chrétien ne sera plus un amour qui discrimine. »
* Prénom fictif

Véronique*, 30 ans, ingénieure
Membre de l’Eglise catholique, FR
« Dès que je me suis posé des questions par rapport à mon orientation sexuelle, j’ai eu la chance de pouvoir en parler à mes amis engagés dans l’Eglise. L’esprit d’ouverture et de respect de ces personnes a été pour moi plus fort que la doctrinede l’Eglise ou les opinions négatives de certains membres. Pour moi, la sincérité et l’enracinement de mon vécu, une foi incarnée dans le quotidien ont toujours été plus forts que des propos théoriques moralisateurs.
Que l’Eglise catholique reconnaisse les couples de même sexe serait un signal fort que l’Eglise accueille chacun tel qu’il est. Cela permettrait également de montrer à ceux qui se sentent coupables qu’ils ont le droit d’être eux-mêmes, sans crainte de se faire juger. Le fait que l’Eglise hésite à se positionner est pour moi contraire à sa mission de discours incarné, proche des gens et qui tienne compte de la diversité de la communauté, quelle qu’elle soit. Ces débats peuvent ’ailleurs être source de malaise supplémentaire chez certains membres de la communauté… »
* Prénom fictif

Cyndi*, 28 ans, responsable de projet
Anciennement membre de l’Eglise protestante, GE
« A 13 ans, lorsque j’ai mis un nom sur ce que je ressentais envers d’autres filles, j’ai souhaité comprendre les raisons qui faisaient de moi ce que j’étais. Dans mon cas, la révélation de mon homosexualité m’a rapprochée de l’Eglise. J’ai commencé à lire la Bible, à chercher les passages en lien avec le péché, l’homosexualité, l’amour. Je me suis également mise à prier, à converser avec Dieu pour qu’il m’aide à comprendre qui j’étais et pourquoi il m’avait faite ainsi. Par la suite, ma foi s’est un peu effritée. L’Eglise est très claire au sujet de l’homosexualité : il s’agit d’un péché. J’ai donc décidé de continuer à croire… mais de manière plus intime. La reconnaissance du mariage gay serait lourd de symbolique, un acte bien plus fort qu’une simple décision politique. Elle donnerait à entendre que cette conception est possible, qu’elle est juste, endroit d’exister et d’être scellée devant Dieu. Sans ce positionnement favorable, l’Eglise laisse de côté toute une partie de ses fidèles. »
* Prénom fictif

Propos recueillis par Anne-Sylvie Sprenger

 

 

Marianne Weymann, une pasteure comme les autres

Aujourd’hui installée avec sa compagne, Marianne Weymann se dit heureuse et épanouie dans le postede rédactrice en chef de la Reformierte Presse qu’elle a décroché à Zurich. Elle avoue toutefois regretter de ne plus exercer comme pasteure.
Née en Allemagne, c’est à Genève qu’elle étudie la théologie. Sa vocation, elle l’a éprouvée comme un déclic quand elle a pris conscience de son homosexualité. « Ce fut un grand moment de libération, comme si Dieu, en m’ouvrant les yeux, m’avait alors appelée à suivre ma vocationprofonde d’être pasteure. » Elle fera deux stages sans problème: un au Lignon, l’autre à Champel.
A 26 ans, elle est taraudée par le besoin d’être « normale » et épouse un physicien dont elle aura deux enfants. Mais à l’âge de 31 ans, c’est le coup de foudre pour une femme. Elle s’en ouvre à son mari, mais ils décident de continuer à élever leurs enfants ensemble jusqu’à l’adolescence. La fille a un peu plus de peine à accepter, non pas l’homosexualité de sa mère, mais la séparation. Tous les quatre sont restés très proches et en excellents termes.
La question de l’homosexualité des pasteurs n’a jamais fait beaucoup de remous à la Faculté de théologie, où onen parlait sans que cela pose problème. Quant à l’Eglise protestante de Genève (EPG) en 1996, un document interne demandait clairement de ne pas faire de discrimination. La question s’est posée avec davantage d’acuité au moment où Marianne Weymann a demandé sa consécration, démarche qui, si elle n’est pas obligatoire à Genève pour exercer le métier de pasteur, l’est dans le canton de Vaud où elle occupait un poste en paroisse à 75%. Mais comme elle le dit : « Je l’aurais demandée de toute façon. » L’Eglise vaudoise n’étant pas prête à la démarche, la question de sa consécration a été posée au Consistoire de l’EPG où la prise de position, bien que positive, a entraîné des débats vifs et nourris.
Ce qui attriste Marianne Weymann, c’est que la situation dans nos Eglises ne semble pas avoir beaucoup évolué pour les jeunes d’aujourd’hui. Son rêve : « Que les gens comprennent que mon inclination sexuelle n’a jamais influencé mon ministère et pouvoir à nouveau exercer ce qui est toujours resté ma vocation : être pasteure.
»
Marianne Wanstall-Sauty, pasteure.

 

 

Lionel Baier : « Un truc est en train de dérailler ! »

Le cinéaste redoute plus que tout la montée de l’extrême droite. « Lorsqu’on soutient les minorités, on fait avancer la société tout entière », estime-t-il. Il évoque ses liens avec une Eglise protestante qui l’a structuré et qui a « un rôle à tenir dans les droits accordés aux homosexuels ». Paroles d’un fils de pasteur.

Lionel Baier s’extrait de son coupé anglais rouge. Veste sombre, cravate noire, baskets fluo… Il est cet après-midi l’invité du Musée international de la Réforme. Le thème de ce conférencier du jour ? « Le protestantisme, la crise d’adolescence du christianisme ». On pourrait s’en étonner… Pas vraiment, si l’on se souvient du tout premier documentaire Celui au pasteur qui a lancé sa carrière. Le jeune réalisateur de 24 ans y dressait un portrait à la fois personnel et émouvant de son père, pasteur vaudois. Depuis, le jeune Baier a suivi son chemin. Son dernier film Les Grandes Ondes, a fait l’objet d’une sortie remarquée dans les salles européennes.
on homosexualité, Lionel Baier ne l’a jamais cachée. Il ne se sent toutefois en aucune façon fer de lance d’une communauté. « Je ne suis pas militant, précise-t-il. Même si je ne l’exclus pas, je ne souhaite ni me marier ni adopter d’enfants. » L’Eglise a cependant son mot à dire, poursuit-il. « Dans un monde en quête de modèles, pour une génération qui manque de repères, il est important qu’elle entre pleinement dans le débat et joue son rôle. »

Dans votre premier documentaire, Celui au pasteur, sorti en 2000, vous dites avoir rompu durant huit ans les liens avec votre père. Quels sont aujourd’hui vos rapports avec lui ?
Cette rupture s’est avérée importante et formatrice. Elle n’était à l’époque en aucune façon liée à mon homosexualité. Mon père et moi n’avions pas le même rapport au monde des sentiments. Il me faisait peur. Le filmer m’a permis de l’approcher et de voir qui il était vraiment.

Vous avez grandi dans une cure. Votre univers était composé de fêtes paroissiales, les camps de catéchisme, les sermons le dimanche à l’église…
Que vous en reste-t-il ?

Cette vie associative m’a complètement forgé. J’ai grandi dans une sorte de middle class régnante, dans une très grande liberté avec plein d’interdits moraux. Nombreux mais jamais dangereux. De mon éducation protestante, il me reste des valeurs : la responsabilité, une certaine rigueur, et peut-être un rapport compliqué au corps. Je me reconnais dans cette notion de responsabilité de ses actes, dans cet esprit de contestation et de résistance qui sont propres au protestantisme.

Concernant votre confession, vous dites : « Pendant longtemps, elle m’a écrasé. Maintenant elle me tient. » Etes- vous croyant ?
A 16 ans, il n’était pas facile de composer. J’ai tout renié et cela m’a également structuré. Lorsque nous avons découvert, mon frère et moi, que nous avions des racines juives du côté paternel, nous avons été tentés par le judaïsme. Mais je n’ai jamais pu oublier l’image de Jésus-Christ. J’aime le fait qu’une religion se soit développée autour de cette figure. Je suis donc resté protestant. Aujourd’hui, je peux vous assurer que cela ne fait pas très moderne. Pourtant, oui : je suis croyant, pratiquant même. Il m’arrive d’aller au culte et de lire la Bible.

On vous voit souvent dans le débat public, engagé dans la défense des minorités. Au fond, quelle société défendez-vous ?
Je suis persuadé que près de 90% de la population mondiale est minoritaire. Les gauchers sont minoritaires, les femmes également. La liste est longue : on peut rajouter les Suisses romands, les homosexuels… Dans les années 70-80, ces minorités ont toutes donné un coup de pied dans la fourmilière. Elles ont dit non à l’ordre établi. Lorsqu’on donne des droits aux minorités, on fait avancer la société tout entière. Aujourd’hui, j’ai bien peur que l’on soit dans un mouvement inverse : les Suisses ont été amenés à voter sur le remboursement de l’IVG. Ce genre de votation fait reculer l’ensemble de la société. Lorsqu’on entend un président de la Confédération comme Ueli Maurer comparer sa femme à un ustensile ménager, on a beau décrypter le pseudo-humour… Cela fait peur. Un politicien représente l’institution démocratique. Il ne peut pas se laisser aller à des propos de commerce. Lorsqu’à Paris, je vois défiler des groupuscules avec des banderoles, où sont écrites des insanités du type « Mort aux juifs »… Je me dis que quelque chose est vraiment en train de dérailler. La montée du fascisme partout en Europe glace le sang. Et je ne parle même pas des dérives, des insultes entendues lors du débat sur le mariage pour tous en France…

La bénédiction pour les couples de même sexe : pourquoi cette volonté de vouloir normaliser tous les rapports ?
Il y a trente ans, il est vrai que l’on voulait faire exploser le mariage. Mais aux lendemains qui chantent on n’y croit plus. Les acquis sont en danger. C’est dans ce sens qu’il faut probablement comprendre le désir de légiférer.

Alors que ce débat a exacerbé les passions en France, la Chambre des Lords en Angleterre acceptait l’union sans provoquer le moindre remous. Ne pensez-vous pas qu’il s’agit là de traditions, de mentalités et que celles-ci évoluent à des rythmes qui leur sont propres ?
Il y a une vertu à cette façon latine de traiter la démocratie. La tradition française permet de crever l’abcès. Je crois que l’homophobie est souvent larvée et que la parole libère. C’était sans doute un peu lacanien que de prétendre cela, mais dire, entendre, débattre sont de vrais actes de libération. L’homosexualité est un thème de débat. Pas un échec. En cela j’espère vivement qu’il y aura débat en Suisse et même une votation populaire.

En tant qu’institutions, les Eglises peuvent-elles vraiment apporter cette forme de légitimité à laquelle les communautés LGBT * aspirent aujourd’hui ?
Absolument ! On pense que c’est plus facile aujourd’hui pour un-e jeune homosexuel-le… Mais ce n’est pas sûr.
Quels sont les modèles ? Pour la génération qui m’a précédé, c’était les figures de La Cage aux folles. Ma génération a vécu une forme de militantisme. En raison du sida, des figures comme Hervé Guibert, Serge Daney, Koltès sont sortis du bois. Ces intellectuels avaient un certain panache. Aujourd’hui, les modèles manquent pour qui ne veut pas écouter Madonna ou se gausser des guignols qui apparaissent dans les reality-shows. Dans ce contexte, les Eglises ont leur rôle à jouer. Elles donnent un cadre de pensée. Dans mon parcours, comme beaucoup de jeunes, j’ai rejeté mon homosexualité dans un premier temps. Puis, je me suis dit : si l’univers est organisé en fonction de Dieu et que je refuse ce que l’on a fait de moi, je me trompe. Si péché il doit y avoir, c’est de ne pas reconnaître qui je suis. L’Eglise a son rôle à jouer car elle montre que c’est une façon de se respecter que d’accepter sa propre homosexualité.

La situation a empiré au niveau international. L’an dernier, l’Ouganda rendait obligatoire la dénonciation des homosexuels. De l’amende à la peine de mort, 80 pays condamnent l’homosexualité dans le monde. Le phénomène religieux est épinglé. En tant que protestant, comment vous situez-vous ?
Les exactions sont à la hausse et c’est terrifiant de constater le rôle des fondamentalistes et de certains mouvements évangélistes. Encore une fois : un truc déraille !
C’est dans des moments pareils qu’il faut justement être à l’intérieur d’une institution comme les Eglises pour discuter et débattre. Ces mouvements religieux, leur appel aux meurtres, ne vont pas réussir à me faire abdiquer, à me faire changer de foi. Il faut que l’Eglise s’empare de ces sujets de société, car elle sait mieux que toute autre institution interroger les valeurs et mener un débat. Il s’agit là d’un acte de résistance et sans doute de survie.

 Chantal Savioz

* LGBT : Lesbiennes, Gays, Bisexuels, Transgenres

 

Quelques liens utiles :

L’antenne LGBT @LE LABL’antenne LGBT @LE LAB
Dialogaiwww.dialogai.org
Fédération genevoise des associations LGBTwww.federationlgbt-geneve.ch
Pink Crosswww.pinkcross.ch
Mosaic Infowww.mosaic-info.ch
360°360.ch