Guy-Olivier Segond : « La Suisse peut porter une vraie politique humanitaire »

 

 

Guy-Olivier Segond n’était pas paru dans les medias depuis une dizaine d’années. La crise des migrants, la stature d’Angela Merkel, les attentats de Paris… L’ancien président du Gouvernement jette un éclairage plein d’humanisme sur l’actualité. Il évoque aussi son combat contre la maladie, une éducation protestante et sa vision d’un Etat de droit.

 

 

Entretien intégral de la version parue dans La Vie protestante Genève de décembre 2015.

 

 
« J’étais un enfant qui détestait obéir. Un jour, lorsque j’étais en vacances en Bretagne, mon grand-père m’a rétorqué : « Si tu ne veux pas obéir, il faut être chef! ». « Mon grand-père était pasteur. Il avait une tête à la Clémenceau et une voix forte, qui pouvait remplir le Victoria Hall. Des années plus tard, lorsque mon père s’est inquiété de mon avenir, j’ai immédiatement répondu : « Je veux être chef ! »

Limpide ! Guy-Olivier Segond entre alors chez les scouts. Très vite, il sera GOS. A 19 ans, il prend les commandes de la patrouille du Goupil et conduit une centaine de jeunes durant 1 mois à vélo sur les routes de France. A 20 ans, il préside la paroisse de Malagnou et participe à la construction du centre paroissial. Cinq ans plus tard, il est élu président de l’Eglise nationale protestante. Parallèlement, le jeune juriste formé aux études classiques, s’attelle à la politique. Sa famille, son éducation, tout l’aurait porté vers le libéralisme, mais non ! GOS choisit le parti radical… Durant ses mandats successifs à la Ville et au Canton, il va s’employer à transformer son parti, à le rendre plus urbain, plus intellectuel et moderne, dans la tradition de James Fazy et de Georges Favon. Chef du Département de l’action sociale et de la santé durant 12 ans, il est réélu sur des scores quasi staliniens et devient l’homme politique le plus populaire de Genève.

Depuis des années, Guy-Olivier Segond affronte des problèmes de santé. Suite à sa deuxième greffe d’un rein cet été, il apparaît en bonne forme. A la demande de La Vie protestante, il accepte de reprendre le fil. Rencontre avec un homme qui incarne aujourd’hui encore un certain humanisme et l’esprit de Genève.

 

 

▲ Guy-Olivier Segond / © Alain Grosclaude

 

 

Vous quittez le Gouvernement genevois en 2001. Deux ans plus tard, vous dirigez le Sommet mondial sur la société de l’information. Depuis, on perd votre trace. Pourquoi ce silence ?

J’apprécie la vieille devise des patriciens bernois : « servir et disparaître ». Gouverner Genève est une expérience exaltante. Cela permet de développer des contacts d’une part avec la Genève genevoise, turbulente, râleuse, celle que nous côtoyons tous pour notre plus grand bonheur. C’est également nouer des contacts avec la Genève internationale, les Nations Unies, et les grands hommes d’Etat qui s’y retrouvent. Lorsque j’étais au Gouvernement, j’ai pu rencontrer Clinton, Reagan, Gorbatchev. Je peux dire que j’ai été comblé, et si j’ai souhaité disparaître, tout au moins du paysage médiatique, c’est parce que j’avais fait mon temps. C’eût été extrêmement désagréable pour les magistrats que sont François Longchamp et Pierre Maudet d’avoir une sorte de grand-père sur le dos.

 
Quel regard portez-vous sur leur politique ? Estimez-vous aujourd’hui qu’ils sont vos héritiers ?

Ils vont très bien et n’ont pas besoin de moi. J’entretiens d’ailleurs des rapports différents avec l’un et l’autre. A l’époque j’avais nommé François Longchamp secrétaire général de mon département (action sociale et santé). J’ai donc été son supérieur. En revanche, nous n’avons jamais eu des relations hiérarchiques, Pierre Maudet et moi. Lorsque j’ai des idées, J’hésite à appeler François Longchamp de peur de réveiller ces anciens rapports hiérarchiques. Je préfère souvent parler à Pierre Maudet et je dois dire que cela est très agréable.

 
Vous avez été un Conseiller d’Etat populaire, respecté de la droite et de la gauche. Quinze ans plus tard, difficile de créer un tel consensus…

Avec le temps, Genève est devenue de plus en plus suisse. Il y a certes une volonté de bien faire, mais trop de procédures, trop de technostructures cassent l’élan. Lorsque j’étais au Conseil d’Etat, le professeur Bernard Hirschel attire mon attention sur l’existence des trithérapies pour lutter contre le sida. Encore fallait-il que ces médicaments soient homologués par la Suisse. Nous nous acheminions ainsi vers une médecine à deux vitesses, avec de riches patients pouvant se faire soigner aux USA. Les autres pas. Il fallait faire vite. Par un arrêté du Conseil d’Etat, j’ai pris la décision de faire homologuer ces médicaments. Et il ne s’est trouvé personne pour attaquer cette démarche au Tribunal Fédéral. Aujourd’hui, une telle procédure s’avèrerait tout simplement impossible. Ce qui était un Etat de Droit est devenu un Etat de juristes, qui ont peur de leurs ombres.

 
Quelle analyse portez-vous sur la crise des migrants, sur la vague terroriste et les attentats de Paris? Pensez-vous que l’Europe a la capacité d’assimiler cette population ?

Cette vague des migrants est pour bonne partie le fait des politiques occidentales qui tournent au désastre. C’est ce que viennent de démontrer une fois de plus les attentats de Paris . A cela s’ajoute un facteur démographique qu’Angela Merkel a parfaitement capté : les courants migratoires ont toujours existé. Cependant, ils ne vont pas toujours dans le même sens. Pendant longtemps, la Suisse et l’Europe ont été une terre d’émigration. Aujourd’hui le courant ne va pas s’arrêter. Dans les pays du Nord, là où la natalité est faible on est souvent riches et développés, le vieillissement s’accélère. Au Sud, dans les pays en voie de développement, la population est jeune, et la natalité forte. Il est évident que notre main d’œuvre se trouve aujourd’hui dans les pays du Sud. Mais actuellement les médias ne font pas leur travail. Ils ne parviennent pas à expliquer l’ensemble des enjeux.

 
On le voit en Allemagne, l’intégration pose problème actuellement. Ne pensez-vous pas que la politique d’Angela Merkel va ouvrir une crise profonde?

Angela Merkel a sauvé l’honneur de l’Europe. Son propre parcours de fille de pasteur, née dans l’ex Allemagne de l’Est, l’a probablement incitée à poser un acte dénué de tous calculs politiques électoralistes. Ce geste la porte au rang de Femme d’Etat. Son prédécesseur Helmut Kohl est entré dans l’Histoire suite à la réunification des deux Allemagnes. Elle y entrera, quant à elle, grâce à l’ouverture des frontières aux migrants.

 
Et quel serait, selon vous, le travail des medias ?

Arrêter de céder aux sirènes de l’UDC, de nourrir le fantasme de l’envahissement. Ueli Maurer a lui-même reconnu qu’il n’y a pas de crise de l’asile en Suisse. Les médias pourraient aussi informer sur les bienfaits de l’immigration. Toutes les grandes familles genevoises qui font la prospérité de Genève sont venues de France, de Prusse, de Lombardie. Les grandes entreprises suisses que sont Brown-Bovery, Nestlé sont d’origine allemande. Le cube Maggi, fleuron de la cuisine suisse, a des origines italiennes. Les artistes qu’étaient Chagall, Pitoëff étaient des immigrés… Les médias devraient contribuer à diffuser un discours fort sur l’immigration, basé sur la réalité historique. La Suisse est bien placée pour cela : entre la neutralité et l’absence de politique coloniale, elle peut réussir à faire valoir une vraie politique humanitaire.

 
Les dernières élections fédérales, accordant 11 sièges supplémentaires à la droite, montre que ce pays n’en prend pas le chemin… La peur de l’étranger a dominé le scrutin…

On a pu constater que 70 % de la population suisse n’a pas voté UDC. Le canton d’Uri qui compte 11 % d’étrangers a voté à 44% pour l’UDC. Genève qui compte 40% d’étrangers a voté à 18 % UDC. C’est une réalité mathématique, mais elle est éloquente : plus le nombre d’étrangers est élevé, moins le fantasme parvient à s’imposer.

 

 

Bio express

Guy-Olivier Segond est né en 1945 à Genève. De 1970 à 1975, il est président de l’Eglise nationale protestante de Genève. 1979-1989 : conseiller administratif de la Ville de Genève. 1983-1988: maire de Genève. 1987-1990: conseiller national. 1988-1993: président central de l’Union européenne suisse.
GOS a été élu au Conseil d’Etat en 1989. Il dirige le Département de l’action sociale et de la santé jusqu’en 2001. Dès 2002, il travaille dans le Système des Nations unies pour le Sommet Mondial sur la société de l’information.

 
Revenons à votre parcours. Vous venez d’une famille protestante…

Mon grand-père, Albert Segond, était pasteur à Nantes. Nous passions, ma sœur et moi nos vacances dans cette partie de la France. Il avait d’ailleurs conservé les carnets des voyages en Orient de mon ailleul, Louis Segond, qui a traduit la Bible de l’hébreu au français. Sur les pages de droite, mon ailleul avait noté ses impressions, les couleurs, les saveurs, les paysages… Tout ce qui s’avérait utile pour étayer son travail de traduction. Sur la page de gauche, en bon protestant genevois, il avait consigné chacune de ses dépenses. Mon oncle Pierre était organiste à Saint-Pierre. Oui, je crois pouvoir dire que j’ai baigné dans le protestantisme.

 
En pleine vague soixante-huitarde, vous êtes nommés Président de l’Eglise Nationale protestante de Genève. Vous aviez 29 ans. Ne vous êtes-vous pas senti décalé?

Lors des événements de Mai 68, j’étais à Londres. Absolument pas dans le coup. J’ai été scout. Très jeune, j’ai assumé la présidence de la Paroisse de Malagnou. Nous formions avec d’autres une équipe dynamique. Nous avions notamment organisé la construction du Temple. Cette action a contribué à attirer le regard de l’Eglise. J’ai été nommé Président, mais sans l’approbation de tous. C’était un temps où il valait encore mieux être libéral ou communiste que radical aux yeux de certains. Je me souviens d’ailleurs avoir fait un exposé devant la vénérable Compagnie des pasteurs. Je soutenais une pensée audacieuse pour l’époque : la Réforme était la République et la République était le radicalisme ! J’en ai tiré une fierté : cet après-midi-là aucun membre ne s’est endormi.

 
Etes-vous toujours convaincu de ce lien entre République et radicalisme?

Oui. A Genève, dans les années 60, le parti radical était implanté davantage dans les campagnes et les Rue basses. Les libéraux à la Rue des Granges… Avec Gilles Petitpierre et Peter Tschopp, nous avons contribué à rendre ce parti plus urbain, plus intellectuel, plus moderne, davantage concerné par les valeurs sociales. En réalité, nous sommes revenus aux valeurs de la libre pensée, celles sur lequel le «  Freisinnig-Demokratische Partei » s’est constitué au moment de la guerre du Sonderbund. Par ailleurs, nous n’avons fait que renforcer la tradition héritée de James Fazy – les institutions -, et de Georges Favon – la politique sociale…

 
Comment cette éducation protestante vous a-t-elle influencé dans votre trajectoire politique?

Cette éducation rend sobre. Pas modeste ni humble, mais sobre. Elle est axée sur les valeurs telles que la loyauté, la parole donnée, la fidélité. Elle est également basée sur l’autonomie personnelle. On nous a appris très vite à distinguer nos besoins de nos envies, à maîtriser nos émotions. J’ai également fait une maturité grec – latin. Avec le recul, je dirai que l’hébreu, héritage laissé par mon aïeul Louis Segond, m’a fait découvrir la Bible, la foi. Le grec m’a ouvert au monde de la pensée, à celui du discours et de la politique. Le latin à celui du droit.

 
Etes-vous aujourd’hui croyant, pratiquant ?

J’ai confirmé les engagements de mon baptême. J’ai toujours eu une foi discrète. Cela fait partie de mon éducation, comme vous voyez. Ma grand-mère maternelle, me trouvant parois cérébral m’avait conseillé la lecture d’Esaïe. Et plus particulièrement le verset : « C’est du calme et de la confiance que naîtra ta force ». Dans les problèmes de santé que j’ai traversés, à la veille de grandes opérations chirurgicales, je dois reconnaître que j’y ai souvent repensé. Lorsque j’étais au Conseil d’Etat, et que les problèmes paraissaient insolubles, toute raison gardée, je prenais du recul dans la Région du Mont-Blanc. J’ai souvent repensé au verset d’Esaïe.

 
Vous évoquez votre maladie. Vous avez récemment subi votre deuxième greffe du rein. Comment traversez-vous ces épreuves?

J’ai une bonne résistance physique et morale. A 38 ans se sont révélées mes premières insuffisances rénales. J’ai eu ma première greffe à 40 ans. Pour ma seconde greffe cet été, j’ai bénéficié du don d’un rein de ma sœur. Je me sens bien. Lorsque j’étais en fonction au Gouvernement, je me rendais à 6 h du matin à l’Hôpital de la Tour pour les dialyses. A 9 h 30 j’étais de retour au bureau. On a pu parfois me trouver pâle. Au fond, je m’en suis bien sorti et j’ai toujours pu exercer mes fonctions. La maladie est certes une épreuve, mais lorsqu’elle n’entame pas les facultés intellectuelles, elle se traverse.

 
Avez-vous réussi à conserver cet esprit de jeune scout, êtes-vous resté un irréductible optimiste ?

Je suis d’un naturel optimiste. Lorsqu’on prend du recul on remarque que finalement tout s’est toujours bien passé. Savez-vous ce que représente le drapeau européen ? Ce sont les douze étoiles de l’Apocalypse. On pourrait craindre le pire. En tant que petit-fils de pasteur, je sais que ces douze étoiles sont celles qui entourent la couronne de la Vierge Marie. Elles signifient l’avènement d’un Monde Nouveau.

 

Questions courtes :

Quel est votre livre de chevet ?
Aucun ! Lorsque j‘étais au Conseil d’Etat, je lisais régulièrement les aventures de Jonathan au Tibet, les BD de Cosey.

Une maxime que vous aimez particulièrement…
Pendant longtemps : « Va et débrouille-toi ! ». Aujourd’hui: « En avant, calme et droit ! », une devise de l’École de cavalerie de Saumure.

Quelles personnalités aimeriez-vous recevoir à votre table ?
Thomas Jefferson, le vrai inspirateur de la Constitution américaine. Et sans doute Madame Angela Merkel, en passe de devenir une Femme d’État

Quelle est la personnalité qui, au contraire, ne franchira jamais le seuil de votre maison ?
Je n’ai pas d’ennemis. On franchit cependant rarement ma porte.

Quelle est votre dernière grosse colère ?
Parlons plutôt de contrariété. J’ai été amendé pour un dépassement de vitesse de 1 kilomètre/heure à 23 h 30 à Veyrier. Ce genre de contravention contribue à transformer l’État en une puissance hostile.

La chose qui vous a le plus réjoui récemment ?
« La Belle Hélène »  d’Offenbach au Grand Théâtre.

Si vous aviez une machine à remonter le temps, quelle époque choisiriez-vous ?
La déclaration d’indépendance de 1776 et les débuts de la jeune Amérique : une époque de fort élan politique.

 

 
Chantal Savioz

Grand Entretien | La VP décembre 2015 n°10