EuroFoot : La Nati, victorieuse vitrine de la multiculturalité suisse ?

 

 

Footballeurs érigés en modèles d’intégration, focus sur les terres d’origine des Shaqiri et autres Dzemaili… A quelques jours du coup d’envoi de l’Eurofoot, la forte présence de joueurs issus de la migration au sein de l’équipe nationale suisse est devenue un thème central. Faut-il voir dans la Nati* le reflet d’une société dont le système d’intégration a fait ses preuves ?

 

 

21 sur 23. C’est le nombre de joueurs suisses d’ascendance étrangère lors de la dernière Coupe du monde en 2014 au Brésil. ** Si la Nati est championne de la mixité, se classant numéro un en 2014 dans cette catégorie, reflète-t-elle réellement une société qui intègre ses ressortissants étrangers ?

Première observation : le nombre de joueurs issus des Balkans est important : il se monte à huit. Pour Marco von Ah, responsable de la communication à l’Association suisse de football (ASF), elle est « un effet miroir de la société suisse ». « La proportion de jeunes originaires des Balkans dans les classes s’élève en effet à un tiers à la fin des années 90 », explique de son côté Jérôme Berthoud, chercheur à l’UNIL et coauteur de l’ouvrage Le football suisse : des pionniers aux professionnels ***. « C’est précisément de cette génération que proviennent la plupart des footballeurs aux racines balkaniques actuellement au sein de la Nati. » D’autres conditions ont favorisé la surreprésentation de footballeurs issus d’ex-Yougoslavie, notamment la difficulté d’une ascension sociale via un parcours scolaire classique.

Exemples positifs

Cette forte représentation suffit-elle pour parler d’intégration réussie ? « Ce serait un raccourci… rétorque Jérôme Berthoud. Qui peut dire que tel joueur est intégré ? Il ne faut pas oublier que l’on parle d’une minorité de personnes, qui plus est une élite économique, pas forcément représentative de la société suisse. » Voir dans l’équipe « multikulti » une vitrine glorieuse d’un pays qui brille par son système d’intégration reste pourtant tentant. Pourquoi ? Les exemples positifs de la multiculturalité ne s’avèrent guère nombreux : « A travers les faits divers, les médias véhiculent une image négative des personnes d’origine étrangère. L’utilisation du foot comme témoin d’une société qui intègre ses étrangers permet de la contrebalancer », observe le chercheur. Enfin, une telle considération n’est pas dénuée de risques : « L’argument peut être utilisé à l’inverse. Les préjugés sur les Albanais pourraient ressortir pour justifier de mauvais résultats », poursuit le chercheur.

 

De gauche à droite: Pajtim Kasami (17), Josip Drmic (19), Johan Djourou (20), François Moubandje (3) et Gökhan Inler (8) / © Keystone

Pas vraiment suisse

Le caractère multiculturel de la Nati ne plaît pas à tous. Les récents propos de Stephan Lichtsteiner, exprimant le regret d’une équipe nationale pas vraiment suisse, sont là pour le rappeler. Pour l’éthicien Denis Müller, cet épisode montre qu’il n’y a pas de fumée sans feu : « Dans un groupe de jeunes hommes, les pulsions d’inégalités sont omniprésentes. Il ne faut pas oublier que les camarades sont aussi des rivaux. » Ce type d’affaires, ponctuées par des polémiques autour de la méconnaissance de l’hymne national suisse au détriment de celui du pays d’origine, remet-il en question les valeurs intégratives du football ? Aucunement, estime Jérôme Berthoud : « Le foot est un outil précoce d’intégration sur le plan relationnel. Il permet de tisser des liens avec la société d’accueil, avant même d’en savoir la langue. » La notion d’intégration, qui est précisément une préoccupation de l’ASF depuis une vingtaine d’années, « implique d’investir ses qualités pour le groupe, tout en s’adaptant aux conditions que sont la langue, la religion, la couleur ou l’origine », souligne Marco von Ah.

*« La Nati » est le surnom en suisse romand de l’équipe nationale suisse de football (Nati en suisse allemand, Rossocrociati en suisse italien).
**A l’heure où nous mettons sous presse, la composition officielle de la Nati n’a pas encore été officiellement dévoilée [ndlr. les noms des 23 joueurs ont été communiqué le lundi 30 mai 2016, l'équipe suisse pour l'eurofoot 2016 comporte une majorité de joueurs d’ascendance étrangère].
***« Le football suisse : des pionniers aux professionnels », Jérôme Berthoud, Grégory Quin, Philippe Vonnard, PPUR, 2016
Lise Tran

Actualité | La VP juin 2016 n°5 – p. 4-5

 

▲ Denis Müller / © Denis Müller

Denis Müller**** : « Gare à l’idéalisation ! »

 
L’aspect multiculturel de la Nati est souvent mis en avant comme une force. Que faut-il en penser ?

Le foot est mondialisé. Les équipes nationales et les clubs européens sont constitués de joueurs aux origines diverses. Ce qui est certain dans le cas de la Suisse, c’est qu’un départ des trois joueurs d’origine kosovare affaiblirait grandement l’équipe nationale. Cette question se pose, du moins théoriquement, puisque le Kosovo a été admis en mai comme membre de l’UEFA.

 
On considère volontiers la Nati comme le reflet d’un modèle d’intégration réussi…

Ce n’est pas entièrement faux. Mais gare à l’idéalisation : la Suisse est une société intégrative, mais elle produit aussi de l’exclusion. Quand j’assiste à des matchs, les spectateurs se montrent bienveillants à l’égard des joueurs noirs tant qu’ils jouent bien et que l’équipe gagne. A l’inverse, on leur pardonnera moins facilement un manque d’implication, voire une certaine « paresse ». Enfin, si la Nati montre les possibilités de réussite de joueurs issus de l’immigration, elle fait aussi voir certaines contradictions : certains joueurs gagneront 20 000 francs alors que d’autres toucheront le double.

 
Existe-t-il un « mythe » de l’intégration par le sport ?

L’équipe française « black-blanc-beur », contestée par le Front national, puis victorieuse lors de la Coupe du monde 1998, a été idéalisée par certains politiciens français, car considérée comme le témoignage d’un modèle d’intégration réussi. Mais le football ne donne pas toutes les solutions aux problèmes sociétaux ! Le sport peut anticiper l’idée de la Grâce mais ce n’est qu’une petite étincelle. Il ne faut pas déraisonner.

Les joueurs d’origine étrangère sont-ils des figures d’identification pour les enfants de migrants ?

 

Je m’interroge à ce sujet. Aujourd’hui, en Europe, il n’est pas rare de posséder des filiations mélangées. Les figures identificatoires sont donc partielles. Mais pour ma part, en tant que Suisse, avec un nom suisse, je m’identifie davantage à Lichtsteiner. D’ailleurs, les entraîneurs ne sélectionneraient jamais 23 joueurs d’origine étrangère : l’ensemble de la population doit pouvoir s’identifier à l’équipe nationale.

****« Le football, ses dieux et ses démons : Menaces et atouts d’un jeu déréglé », Denis Müller, théologien, éthicien protestant et passionné de football, Labor et Fides, 2008, 264p.

L. T.