Etienne Piguet : coûts et bénéfices de l’immigration

 

 

S’il y en a un pour lequel le phénomène migratoire n’a plus de secret, c’est bien Etienne Piguet, jeune professeur de géographie des mobilités, auteur de « L’immigration en Suisse », un livre majeur qui offre un panorama clair, concis et impartial de la politique suisse en matière d’immigration. Sa lecture devrait être rendue obligatoire dans toutes les maisons de la République.

 

 

Entretien intégral de la version parue dans La Vie protestante Genève de décembre 2015.

 
Etienne Piguet, comment vous êtes-vous intéressés à l’immigration ?

Peut-être en raison de mon origine familiale. Mes parents étaient protestants, très engagés dans un mouvement qui s’appelait alors le « Réarmement moral », où se fréquentaient des gens venus du monde entier. Ils offraient l’hospitalité à des Erythréens, des Nigérians avec lesquels nous avons donc vécus, enfants. Plus tard, j’ai travaillé à la Croix Rouge pour gagner un peu d’argent durant mes études. Je faisais partie des « observateurs » qui s’assuraient que les procédures en matière de droit d’asile étaient respectées. A ce titre, j’ai assisté à plus de cent auditions entre des requérants d’asile et des fonctionnaires de l’administration. Quand ensuite j’ai passé mon doctorat, j’ai choisi comme sujet de thèse : « La création d’entreprise par les migrants » qui était donc un sujet à cheval entre l’économie et les sciences sociales sur cette question à laquelle j’ai toujours été sensible. (Thèse publiée chez l’Harmattan NDLR).

 

 

▲ Etienne Piguet / © Alain Grosclaude

 
Comment analysez-vous les scores récents de l’UDC ?

C’est le symptôme d’une inquiétude compréhensible d’une grande partie de la population. Elle pourrait d’ailleurs s’exprimer de manière bien plus forte quand on songe à la vitesse à laquelle le monde change et à quel point les dégradations sont plus visibles que les progrès dans la vie quotidienne. Vous voyez ce clochard à l’entrée ? Il y a 10 ans, il n’était pas là. Pourtant le clochard est une figure classique de la littérature du XIXème et du XXème siècle. Mais nous avons eu en Suisse 30 années de très grande prospérité, une parenthèse « enchantée » où la pauvreté n’était plus visible. Aujourd’hui, elle l’est de nouveau et les gens sont choqués. Le vote UDC n’est pas forcément le signe que la xénophobie augmente mais traduit plutôt la volonté populaire de « reprendre le contrôle », d’avantage d’ordre, de sécurité, le retour à ce que l’on a connu, quand il n’y avait plus ou si peu de mendicité dans les rues. On peut évidemment regretter la récupération politique de ces peurs mais enfin, elles sont réelles et pas illégitimes. Tous les électeurs de l’UDC ne sont pas xénophobes même s’il y a des xénophobes parmi les électeurs de l’UDC.

 
Dans un contexte où des réfugiés affluent aux frontières de l’Europe dans les conditions que l’on sait, quelle est la juste attitude ?

La grande majorité de la population est évidemment sensible à la détresse des réfugiés ; « on » voudrait bien « faire quelque chose », mais la peur d’être submergé l’emporte.

 
Y a-t-il des raisons objectives d’avoir peur ?

La contribution de la science sociale est de revenir à des éléments factuels. Des déplacements de populations comparables dans leur ampleur ont déjà eu lieu dans le passé. Ils ont fini pas être absorbés sans créer de graves crises. C’est un premier point. Surtout, le mouvement migratoire actuel s’explique de manière relativement claire par des crises localisées en Syrie et en Irak notamment. On sait pourquoi les gens viennent. On sait aussi que quand ces régions auront retrouvé la paix, le flux migratoire cessera. L’Afrique n’est pas en train de se déverser en Europe ni le Sud vers le Nord. La majorité des personnes aujourd’hui déplacées ne souhaite rien d’autre que de vivre chez elle en paix. Ouvrir les frontières aujourd’hui pour permettre à ceux qui fuient la guerre de trouver un refuge serait une mesure ponctuelle qui ne signifierait pas la libre circulation généralisée.

 
Abolir les frontières ne serait pas une solution pratique ?

Non. On ne peut pas sceller hermétiquement les frontières, c’est clair mais il n’est pas correct d’en déduire qu’elles sont inutiles. Qu’on le veuille ou non, les frontières restent un mode de régulation central. L’ouverture totale pourrait avoir des conséquences problématiques en termes de déplacements de populations et de bouleversements sociaux qui pourraient être très problématiques. J’étais dans les Balkans récemment ; une partie des demandes d’asiles proviennent aujourd’hui de ces régions mais la plupart ne peuvent pas être acceptées. L’asile doit rester réservé aux personnes qui ont des craintes fondées de persécution. En raison de l’effectif des candidats à l’exil, accueillir de manière large et indifférenciée mettrait en péril notre propre lien social. Les personnes qui militent pour l’ouverture totale des frontières partent du principe que nos sociétés sont très solides. Si on est un peu moins convaincus de la stabilité de la cohésion sociale, on devient plus prudent au sujet de l’ouverture totale des frontières.

 
L’Allemagne est-elle un exemple à suivre ?

Je suis très admiratif devant le courage politique d’Angela Merkel. Mais c’est un défi considérable qui va demander un effort très important à la société allemande. Je vous donne un chiffre. Tablons sur 800 000 réfugiés. La plupart d’entre eux ne parlent pas allemand. Cela veut dire qu’il faut trouver immédiatement 8000 professeurs d’allemand en admettant qu’un professeur enseigne à 100 étrangers. Vous avez avec ce petit chiffre la mesure du défi qui se pose aujourd’hui à l’Allemagne.

 
Il y aura aussi des bénéfices…

Des bénéfices, certainement, mais aussi des coûts. Les bénéfices de l’accueil des étrangers sont de trois ordres : démographiques, économiques et sociaux. Le bénéfice démographique est ambigu car il ne sert à rien d’avoir une société « jeune » si les jeunes n’ont pas d’emploi. Mais s’ils en trouvent un, le bénéfice économique est avéré. L’économie suisse notamment a profité d’une belle croissance grâce aux compétences des migrants, qu’ils soient en haut ou en bas de l’échelle professionnelle. Un troisième type de bénéfice non négligeable, c’est la diversité sociale qui est un facteur de créativité et d’augmentation de la qualité de vie d’une population. Les pays fermés ne sont pas les plus heureux. Ceci dit, les coûts financiers et sociaux liés à l’intégration sont aussi réels. Si l’immigration se révèle bénéfique à long terme, sur le court terme, elle peut être coûteuse.

 
Le bilan est-il néanmoins « globalement positif » ?

J’en suis persuadé mais faire un bilan purement économique est insuffisant et illusoire. Si par exemple la Suisse acceptait de prendre mettons 10 000 Syriens de plus parmi les personnes les plus vulnérables, cela coûterait économiquement assez cher, mais comment calculer le bénéfice moral, par exemple ? La fierté d’une nation qui 50 après pourrait regarder son passé sans rougir de honte ? Il n’y a pas que le seul bénéfice économique à prendre en compte mais au registre des coûts, il y a aussi des coûts sociaux qui peuvent se manifester si l’intégration se passe mal.

 
Qu’est-ce qu’une juste politique migratoire ? Quand devient-elle discriminatoire ?

Juste ou pas, une politique migratoire est par nature discriminatoire. Si j’ouvre la porte à l’Union européenne, je la ferme à l’Albanais du Kosovo. C’est la structure de notre monde avec ses états nations qui le veut ainsi. Mais attention, si la discrimination est légitime à l’entrée, elle devient indéfendable à partir du moment où l’étranger a été accepté comme résident à part entière. Il a alors les mêmes droits que tous et toute forme de discrimination doit être combattue. Une bonne politique d’immigration, c’est une politique bonne pour le pays d’accueil, bonne pour le migrant, bonne pour son pays d’origine. Une politique d’ouverture s’arrête quand le lien social de la nation hôte est en péril.

 
Vous écriviez en 2004 à propos des réfugiés : « Si quelques dizaines de milliers de réfugiés arrivent sur nos rivages, des millions d’autres méritent tout autant qu’on les protège »

Oui, c’est la grande tragédie de l’asile, cette sélection que l’on délègue à la géographie. Mais il ne faudrait surtout pas en déduire que puisque nous ne pouvons pas nous occuper de ceux qui ne peuvent pas fuir, nous n’avons pas à nous occuper de ceux qui arrivent.

 
Pour l’avenir, vous êtes confiant ?

En ce qui concerne la migration économique, on trouvera des compromis, il n’y a pas de soucis à se faire. Ce qui est beaucoup plus inquiétant, c’est la migration humanitaire. L’Allemagne ne pourra pas continuer à accueillir tout le monde et le risque est grand d’abandonner les réfugiés aux frontières. Ce serait une très grande défaite pour les idéaux humanitaires et européens. La seule issue est une politique d’asile commune en Europe et une issue aux conflits en cours. Il ne faut pas perdre espoir : tous les conflits qui génèrent des exodes finissent un jour par trouver une solution pacifique. Pensez aux boat-people vietnamiens, au Liban des années 80, sans remonter jusqu’à l’Europe de la moitié du XXème siècle.

 

 
Emmanuel Rolland

Dossier | La VP décembre 2015 n°10

 

L’immigration en Suisse, 60 ans d’entrouverture

L’immigration préoccupe tous les pays européens, mais elle a pris en Suisse une ampleur record. Depuis plus de 60 ans, c’est un thème majeur des débats publics.
Ce livre de référence, entièrement mis à jour pour cette 3e édition, est fondé sur les recherches les plus récentes. Il apporte une vision synthétique et accessible de la politique suivie par les autorités sous la pression conjointe de l’économie, de l’opinion et du droit international. L’auteur, révélant qu’un tiers de la population helvétique est directement issu de la migration, distingue diverses périodes dans l’accueil des étrangers. Portes grandes ouvertes à la main-d’œuvre dans l’après-guerre, puis vagues de xénophobie dès les années 1960, crise pétrolière et départs en masse, nouveaux afflux, crises de l’asile, débats sur une libre circulation…

Etienne Piguet, L’immigration en Suisse, 60 ans d’entrouverture, Editions PPUR, 2013, 152 pages.