Erri De Luca, L’ouvrier devenu poète

 

 

Erri De Luca a le corps d’un rescapé et le visage buriné par 66 années de luttes. L’ouvrier qualifié est devenu par effraction traducteur, poète, chroniqueur, et l’un des écrivains les plus impressionnants de sa génération.

 

 

Né à Naples en 1950, Erri De Luca appartient à la génération des insurgés – Pasolini l’appelait la génération « excédentaire » – que l’Italie accoucha après-guerre. « C’était l’époque qui était révolutionnaire », dit-il aujourd’hui, avec encore beaucoup de silences dans la voix. « La police tirait sur les ouvriers, sur les paysans. L’information était manipulée. La lutte s’est imposée à nous. Ceux qui ont raté l’engagement politique durant ces années-là, je les considère comme des déserteurs. »

 

Les mots sont précis, dépouillés de nostalgie autant que de regrets. Erri De Luca ne regarde pas en arrière mais devant lui, là où vous êtes, et dans son regard bleu délavé filent les images d’une jeunesse poing levé sur les barricades, élevée dans le souffle des bombes lacrymogènes et des slogans qui claquent au vent. Les parois verticales, l’homme a pris l’habitude, depuis, de les escalader à mains nues.

 

▲Erri De Luca / © C. Hélie Gallimard

 

Militant, activiste, ouvrier, maçon, Erri De Luca pratique en plus une dizaine de langues. L’Italien, il l’a appris dans « la maison de la ruelle » parce qu’il fallait mettre une « étoffe, un vêtement sur le corps nu du dialecte napolitain ». Le français, sur les chantiers de Saint-Denis quand il a trouvé refuge en France dans les années 80. Stylo de cinq à sept. Marteau-piqueur de huit à dix-huit. L’hébreu, à l’aide d’une grammaire biblique entre deux fièvres en Tanzanie où il s’était engagé pour y creuser des puits. Le yiddish en hommage aux insurgés du ghetto de Varsovie, car, « une langue n’est pas morte si un seul homme au monde peut encore l’agiter entre son palais et ses dents » ; le russe puisque « on ne peut pas être Européen sans parler une langue slave » ; appris en conduisant son camion humanitaire vers la Bosnie au moment de la guerre en ex-Yougoslavie. C’est ainsi que l’ouvrier qualifié est devenu par effraction traducteur, poète, chroniqueur, et l’un des écrivains les plus impressionnants de sa génération. Arrivé à la publication « par accident », un jour qu’une amie montra l’un de ses manuscrits au plus grand éditeur italien qui lui signa un contrat séance tenante, il vit désormais de sa plume, tout en s’en excusant : « Quelqu’un qui vend des mots est un imposteur. » Il se rachète donc en étant prodigue et pas cher. Ses livres sont vendus et lus partout depuis Rome jusqu’aux quatre coins de la Terre habitée.

 

Si Erri De Luca est devenu un auteur universel, ce n’est pas seulement en raison du style limpide de ses chroniques italo-napolitaines, de la pureté stylistique de ses récits, de ses nouvelles où chaque mot est posé avec niveau et fil à plomb mais parce qu’à l’inverse de Marcel Proust qui se couchait de bonne heure et rêvassait au lit, Erri De Luca, lui, se lève avec le jour pour son rendez-vous quotidien avec l’Ecriture « sacrée ». « Tant que chaque jour, je peux rester ne fût-ce que sur une seule ligne de ces Ecritures, j’arrive à ne pas me défaire de la surprise d’être vivant », écrit-il. Devant elles, le soldat se fait moine, le militant rugueux se tait pour écouter « la voix qui lui parle. » Ses commentaires bibliques sont prodigieux d’inspiration. Il nous dit que s’il lit avec autant d’attention l’écriture sainte, c’est que « la divinité », comme il la nomme « a cessé de parler ». C’est le seul point sur lequel ce contestataire magnifique qui vient de signer La parole contraire nous pardonnera de le « contredire » : Il est la preuve vivante du contraire.

 
Retrouvez le texte intégral de l’interview de Erri De Luca dans notre édition papier.

 

 

Emmanuel Rolland

Dossier | La VP juin 2016 n°5 – p. 13

 

A lire
Le plus et le moins, Erri De Luca, Editions Gallimard, Paris, mai 2016, 208p.

Trente-sept textes réunis, comme autant de points de repère biographiques de la vie d’Erri De Luca. La liberté rencontrée dans la nature tout autant que dans les luttes politiques, la fraternité entre travailleurs et le partage avec l’étranger, la lecture de la Bible et la figure de l’ange, voilà quelques-uns des motifs que tisse l’écrivain italien dans Le plus et le moins. Un livre inclassable et iconoclaste qui éclaire l’œuvre et le parcours d’un des auteurs les plus singuliers de notre temps.
 
Le dernier voyage de Sinbad, Erri De Luca, Editions Gallimard, Paris, mai 2016, 64p.

«J’ai écrit ce Sindbad en 2002. Les poissons de la Méditerranée se nourrissaient déjà de naufragés depuis cinq ans [...] Ce Sindbad est un concentré de marins et d’histoires, depuis celle de Jonas, prophète avalé vivant par la baleine, à celles des émigrés italiens du vingtième siècle avalés vivants par les Amériques.
Ici, Sindbad en est à son dernier voyage. Il transporte des passagers de la malchance vers nos côtes fermées par des barbelés.» Erri De Luca.