Eric-Emmanuel Schmitt « Un jour, j’ai dû sortir du placard et dire : J’ai la foi »

 

 

Eric-Emmanuel Schmitt n’a jamais caché son intérêt pour les croyances, quelles qu’elles soient. Depuis plusieurs années, il affiche avec force et bonheur sa foi chrétienne. Témoignage.

 

 

Cet article a été initialement publié en novembre 2014.

 

A l’occasion de la sortie de deux nouvelles publications, Le poison d’amour et Le carnaval des animaux (lire l’encadré), l’écrivain Eric-Emmanuel Schmitt a accepté de partager son cheminement spirituel, en toute simplicité. Rencontre.

 

▲ Eric-Emmanuel Schmitt/ © Stéphane de Bourgies

Vous vous définissez comme un « agnostique chrétien ». Qu’entendez-vous par là ?

A la question « Est-ce que Dieu existe », je vous réponds : « Je ne sais pas. » C’est la réponse d’un agnostique. Cependant j’ajoute : « Mais je crois que oui. » C’est-à-dire que je distingue savoir et croire, ce qui relève de ma raison et de mes connaissances et ce qui relève de ma croyance.

 
Vous avez été longtemps étranger à la foi chrétienne, comment êtes-vous passé au statut de croyant ?

J’ai eu deux nuits qui ont été mes deux carrefours spirituels. J’ai eu une nuit dans le désert lorsque j’avais 29 ans. Je suis rentré athée dans le désert du Sahara et j’en suis ressorti croyant. J’ai eu une vraie expérience mystique. Ça a été un grand choc. J’ai mis des années à l’accepter et à laisser ce choc me transformer. Et puis, il y a eu, plusieurs années après, une autre grande rencontre, une nuit où j’ai lu les quatre Evangiles.

 

 
Vous vous êtes tout simplement mis, une nuit, à lire ces textes ?

Concrètement, oui. J’ai ouvert et j’ai commencé à lire les Évangiles les uns après les autres. J’étais fasciné par ce que ces Évangiles rajoutaient à ma nuit mystique : la notion d’amour. Ce sont quatre récits d’amour sur un homme qui veut remplacer la peur, la méfiance et l’intérêt par l’amour. Un discours d’abord inouï, et surtout de la dynamite qui fait péter absolument tout le ciment social ordinaire pour essayer d’en instaurer un autre.

 
Vous avez immédiatement cru ?

J’avais envie de croire à cette merveilleuse utopie, mais je n’y croyais pas forcément. Le deuxième fut de constater que les quatre Évangiles ne racontent pas la même chose. Pour moi, c’était un facteur d’authenticité. Dans une affaire montée, les faux témoins sont toujours d’accord. Et là, chacun disait les choses à sa façon. Et puis, je me suis dit : il y a de la place pour moi aussi. Il faut que j’interprète, que je crée du lien, que je construise nécessairement le cinquième Évangile, soit ma propre compréhension des choses. Je me suis donc infiltré dans cette histoire, et c’est devenu obsessionnel. Au bout de quelques années, j’ai pu en conclure que cette obsession était devenue mon christianisme.

 
A quel moment avez-vous pu vous dire : « Je suis chrétien » ?

A partir du moment où j’ai pu répondre positivement aux questions qui selon moi font le chrétien, c’est-à-dire celles de l’incarnation et de la résurrection. Si on ne croit pas ça, que Jésus est le Fils de Dieu et qu’Il est ressuscité, on n’est pas chrétien.

 
Quelle forme prend votre foi au quotidien ?

Ce qui a changé, c’est une immense confiance dans le mystère. C’est-à-dire que quand le sens des choses m’échappe, je m’accuse moi d’être limité, et non le monde. C’est donc plus d’humilité, comme un enfant finalement. L’enfant sait qu’il ne sait pas, mais il fait crédit. Il fait confiance à ce monde qui lui échappe, il se dit qu’il doit faire sens. Je n’ai plus de problème avec mon incompréhension. Je n’essaie plus de la compenser par l’illusion du savoir. Ce qui me paraît être un des grands défauts de l’humanité, à toutes les époques et dans toutes les civilisations. C’est-à-dire pratiquer les pseudo-certitudes, écraser le mystère d’une réponse pour se débarrasser de l’interrogation et de l’humilité nécessaires à la compréhension.

 

▲ Eric-Emmanuel Schmitt/ © Catherine Cabrol

 
L’énorme succès dans lequel vous êtes, n’est-il pas parfois antinomique avec ces valeurs ?

Oh oui, souvent. Déjà une vie d’artiste, c’est antinomique, car c’est une quête de reconnaissance perpétuelle. Et donc, du coup, c’est une place laissée à l’ego qui est démesurée, un souci de soi permanent qui devient vite insupportable. La vie spirituelle permet justement de mettre un peu de distance. Ma foi me permet de rester un homme, alors que j’aurais pu me dissoudre dans l’artiste et, malgré le succès, être dans une frustration perpétuelle.

 
Un écrivain qui parle ouvertement de sa foi, ce n’est pas aussi courant. Est-ce un sujet de discussion avec vos lecteurs ?

Nous avons tous une vie spirituelle, qu’elle soit athée, inquiète ou accrochée à une religion. Nous avons tous besoin de mettre du sens sur les événements, notre présence au monde, notre disparition à venir, celle des autres… On ne peut pas vivre sans mettre de l’invisible sur le visible, parce que l’expérience du monde en elle-même ne fait pas sens. Et c’est vrai que dans le lien que j’ai avec mes lecteurs, il y a cette quête du sens, profondément. Mais je ne me présente pas comme quelqu’un de compétent. Je n’écris pas pour convertir ou dissuader, je ne suis pas un idéologue. J’écris pour partager des questionnements, des vibrations.

 
On sait à quel point la religion peut déranger dans nos sociétés. Avez-vous reçu des reproches ?

Dans nos sociétés occidentales, la religion est respectée mais suspectée. Particulièrement dans les milieux intellectuels. Bien sûr, on s’est moqué de moi parce que j’avouais mon christianisme. Mais voilà : on m’a souvent demandé d’où venait la lumière qu’il y a dans mes écrits et ma confiance en l’homme. Un jour, j’ai dû sortir du placard et dire : parce que j’ai la foi. Et là, ça a provoqué des réactions : dédaigneuses, cavalières, amusées… Ce n’est pas grave. Je ne suis pas un martyr jeté aux lions. Mais c’est révélateur de notre époque.

 
C’est-à-dire ?

La laïcité est le garant de la liberté intérieur, et donc le garant de toutes les fois. Certains – y compris chez les intellectuels – la confondent avec une affirmation athée. Comme quoi, ce qui serait rationnel et raisonnable, c’est d’être dans l’athéisme. Là, je rectifie : non, c’est l’agnosticisme. Je suis un agnostique chrétien, il y a des agnostiques athées ou encore des agnostiques indifférents. Pour moi, l’imposture commence quand quelqu’un dit : « Je sais ».

 

 
Anne-Sylvie Sprenger

Grand entretien | La VP novembre 2014 n°9 – p. 18-19

 

Le poison d’amour
Eric-Emmanuel Schmitt nous revient avec un nouveau roman Le poison d’amour, une tragédie chorale, où les voix de quatre adolescentes s’entremêlent avec humour et acidité pour dire tout le mal de vivre de cet âge-là. Un récit bref mais sonnant. Le poison d’amour, Ed. Albin Michel, 166 pages, paru le 1er octobre 2014.

Le carnaval des animaux
Grand amoureux de musique, Eric-Emmanuel Schmitt nous propose encore, en cette saison, un nouveau coffret livre-CD avec une version inédite du Carnaval des animaux. Gardant la formidable musique de Saint-Saëns, l’écrivain s’est amusé à en réécrire le texte, lu pour l’occasion par Anne Roumanoff. Un merveilleux ouvrage pour éduquer les plus jeunes aux délices du classique. Le carnaval des animaux, Ed. Albin Michel, avec CD Audio. Paru le 1er octobre 2014.