Frédéric Lenoir : Entre religion et politique, le vœu d’une « sobriété heureuse »

 

 

Le philosophe et directeur du Monde des religions, Frédéric Lenoir, pose son diagnostic sur l’état du monde et explicite sa démarche spirituelle personnelle. [ndlr: Frédéric Lenoir a démissionné de son poste de directeur du Monde des religions le 23 octobre 2013]

 

 

Cet article a été initialement publié en février 2013.

 

 
Savant, nouveau prophète et militant humaniste, Frédéric Lenoir n’hésite pas à mettre ses convictions sur la table. Malgré un TGV en retard et un programme marathonien de promotion en Suisse romande, il incarne, entre un plat du jour et une émission radio, la simplicité et la sympathie qu’il prône. Directeur du Monde des religions, auteur de nombreux livres, conférencier à succès, il partage ses quêtes philosophiques et spirituelles avec ses lecteurs et ses auditeurs depuis deux décennies.

L’écrivain et spécialiste des religions est tout à la fois un acteur et un témoin des mutations religieuses contemporaines en Occident. Son parcours est emblématique de celui des nombreuses personnes se construisant aujourd’hui une spiritualité personnelle « à la carte », ancrée dans le christianisme. Le philosophe puise des éléments aux quatre coins du monde pour étayer sa sagesse et nourrir sa recherche d’une pratique religieuse vivante.

De sensibilité « plutôt de gauche », Frédéric Lenoir propose dans son dernier livre, La guérison du monde**, une réflexion globale sur les crises actuelles. Il y milite contre le rendement et la logique quantitative ou mercantile. L’essayiste propose de combattre l’« individualisme utilitariste contemporain » par la mise en avant des grandes valeurs « universelles » et un renouveau spirituel.

 
Vous parlez d’un « monde malade ». Expliquez-nous votre diagnostic !

On se focalise aujourd’hui sur la crise économique, mais la crise est beaucoup plus globale, car elle est systémique : environnement, agriculture, santé, politique, psychisme… Le point commun entre toutes ces crises est qu’elles résultent, à mon avis, de l’idéologie consumériste qui domine depuis 40 ans et qui est extrêmement destructrice pour la planète comme pour les sociétés. Vouloir maximiser le profit implique non seulement d’appauvrir la majorité, mais aussi la mise en compétition de tous contre tous, au lieu de construire des dynamiques de solidarité.

 
Quelles sont vos perspectives, vos solutions, pour la « guérison du monde » ?

Tout simplement passer de la recherche de la quantité à la recherche de la qualité. Du « toujours plus » au « mieux être » : aller vers une sobriété heureuse ! Cela concerne l’humanité entière. Dans mon ouvrage, j’ai rassemblé des exemples de choix qualitatifs opérés par des individus de par le monde. J’ai exposé des solutions alternatives, par exemple, les échanges locaux sans monnaie, qui permettent d’amortir les chocs économiques et créent de nouvelles solidarités. Le but est, pour chacun, de mettre la qualité de vie et la qualité de la relation au centre de tout.

 

 

▲ Frédéric Lenoir / © Frédérique Jouval / Opale / Editions Fayard

 
Votre projet comporte-t-il une dimension collective ? Ou le changement passe-t-il par une somme de conversions individuelles ?

Oui, fondamentalement, il passe par une somme de conversions individuelles. On doit, par exemple, vivre son écologie au quotidien, avant de militer dans un parti. Mais ces conversions vont de pair avec un engagement militant. La société ne bougera que grâce à des rapports de force. Plus il y aura de pressions, de mouvements de boycott, de réseaux internationaux, plus il y aura de chance que les choses changent. Le but de mon livre est de fédérer les points de vue, que les gens ne se sentent plus seuls à penser ce qu’ils pensent. Pour le moment, nous sommes une minorité en Occident. Mais, au XVIIIe siècle, les philosophes des Lumières aussi étaient une petite minorité porteuse d’avenir…

 
Quel rapport entre cette démarche et la question religieuse ?

Ce mouvement citoyen en construction, qui rassemble croyants et non-croyants, implique un certain regard spirituel… Dans cette perspective, l’Homme n’est pas seulement un paquet de gènes et de neurones, il a une dimension intérieure. Ma perspective s’appuie sur des vérités profondes et des grandes valeurs universelles : vérité, justice, respect, liberté, amour, beauté…

 
Parmi ces crises que vous analysez, percevez-vous une crise du religieux ?

Oui, bien sûr. La modernité s’accompagne d’une crise majeure des religions. D’une part, l’émancipation des individus a fait éclater les moules collectifs sur lesquels reposait la religion. Avec le développement de l’esprit critique, les fondements, telle la Bible, ont été remis en cause. D’autre part, la globalisation nous a mis en contact avec toutes les religions et il apparaît qu’il ne peut pas y en avoir qu’une seule de vraie. Mais tout cela ne remet pas en cause le fait que les gens sont confrontés aux mystères de la vie, de la mort. Simplement, la religion ne donne plus de réponses toutes faites.

 
Cette quête de sens, vous la portez depuis de nombreuses années. Quel est votre parcours, votre démarche ?

Les premières questions sur le sens de la vie remontent à ma petite enfance, comme en ont les enfants de 4-5 ans : Pourquoi sommes-nous sur terre ? Qu’est-ce que la mort ? Ces interrogations ne m’ont pas quitté… A 13 ans, j’ai lu Platon, les philosophes grecs. J’ai progressivement découvert le bouddhisme, la kabbale juive, le soufisme musulman… Puis, à 19 ans, j’ai lu les Évangiles.

Ils ont généré un choc spirituel, le plus important de ma vie, une rencontre avec le Christ. Ensuite, la synthèse s’est réalisée naturellement. Je suis un chrétien libre-penseur et, en même temps, un philosophe universaliste. Mais il ne s’agit pas pour moi de syncrétisme, je suis lucide sur ce qui sépare les différentes traditions. J’ai passé 20 ans à écrire des ouvrages d’histoire des religions avant de dire publiquement ce que je pense personnellement.

 
Comment est-ce possible, en France, de ne découvrir le christianisme qu’à l’âge de 19 ans ?

Je vois ce que vous voulez dire… En fait, j’ai reçu une éducation chrétienne catholique, mais je n’en garde pas beaucoup de souvenirs. Vers dix ans, je ne voyais pas l’intérêt d’aller à la messe. Ma famille vivait un christianisme libéral, centré sur l’engagement social. Aider des gens était leur manière d’être chrétien. L’aspect doctrinal et rituel du christianisme ne m’a jamais attiré. J’ai donc eu le sentiment de découvrir vraiment le christianisme à 19 ans, lorsque j’ai lu la Bible. Reste que pour moi, être chrétien signifie aimer son prochain : c’est un principe de partage et de respect, que cela se fasse avec ou sans attache au christianisme.

 
Cette spiritualité très personnelle est-elle l’avenir de la religion ?

C’est une des voies possibles. Il existe diverses manières de vivre sa spiritualité. On peut la développer en étant dans une seule tradition, dans un enracinement communautaire. Ce n’est pas mon besoin. Et beaucoup de gens sont dans mon cas. J’ai pensé une synthèse structurée autour de ma foi chrétienne. Beaucoup de mes lecteurs ne se disent même pas chrétiens, ils vivent une spiritualité laïque, détachée des traditions, tout en se nourrissant de certains de leurs éléments.

 
Et les Églises dans tout cela ?

Elles ne peuvent rester figées sur les dogmes et les normes. Les gens ont besoin de sens. Les Églises peuvent être des lieux témoignant du sens, avec un engagement militant, social. Les institutions religieuses se constituent en donnant la possibilité à des individus de prier en- semble, de partager. Sinon, elles sont des lieux de certitudes, elles ne servent qu’à rassurer. Avec le risque de devenir actrices des replis identitaires frileux. On peut observer ce mouvement aujourd’hui. J’appelle cela la « sectarisation » du religieux.

 

 
Sarah Scholl
Grand entretien | La VP février 2013 n°1 – p. 6-7

 

L’homme est-il seulement un homo economicus ? Notre monde est malade, mais la crise économique actuelle, qui polarise toutes les attentions, n’est qu’un symptôme de déséquilibres beaucoup plus profonds. Ce livre pose les fondements philosophiques d’une sagesse pour notre temps ; une éthique de liberté et de responsabilité qui passe par la conversion de chacun d’entre nous, selon l’expression de Gandhi : « Soyez le changement que vous voulez dans le monde. »

La guérison du monde, par Frédéric Lenoir. Editions Fayard, octobre 2012, 322 pages.