Eloge de la prière

 

 

Tout au long de cette année anniversaire, Ghislain Waterlot, Professeur d’éthique et de philosophie à Genève, livre à La VP un regard éclairant sur Jean-Jacques Rousseau.

La prière est un sujet rarement abordé à propos de Rousseau, l’opinion commune étant que la foi de ce philosophe, adepte de la « religion naturelle », est forcément cérébrale et abstraite. Pourtant, quitte à surprendre, on doit souligner l’importance que Rousseau accordait à la prière, lui qui en a eu toute sa vie une pratique personnelle.
Bernardin de Saint-Pierre, ami des dernières années, a décrit une visite chez les moines du Mont-Valérien, lors de laquelle ils prièrent dans une petite chapelle, tandis que les «ermites récitaient les litanies de la providence ». Ce goût pour la prière ne s’est donc pas limité au temps des Charmettes. Mais si nous voulons comprendre plus précisément ce que Rousseau en pense, relisons La Nouvelle Héloïse et les derniers échanges entre Saint-Preux et Julie (lettres 6 à 8 du sixième livre).

Une dévotion bien tempérée
Saint-Preux y interpelle son ancienne maîtresse: «Femme pieuse et chrétienne, allez-vous n’être plus qu’une dévote ? » La réponse de Julie ne tarde pas. Assurément, la pratique de la prière ne doit pas virer au mystique, car sans oublier les limites de notre condition, nous devons exercer une vie active tournée vers nos semblables. Nous ne sommes pas équipés, en tant qu’êtres humains, pour une union avec Dieu dès cette vie. De ce point de vue, la critique implicite du quiétisme de Madame Guyon est très nette. Quand Julie est tentée de demeurer trop longtemps dans une prière de simple présence, elle est amenée à dire : « Je ne vois ni ne sens plus rien, je me trouve dans une espèce d’anéantissement » et même elle se culpabilise en sentant en elle-même « une âme aride qui ne sait point aimer Dieu». Mais elle comprend que si la prière est l’expression du désir et du besoin d’une relation avec Dieu, elle suppose de garder le sens des limites humaines. Dieu n’est pas à notre mesure. Mais la foi consiste à croire que si nous nous tournons vers Dieu, il répondra d’une façon ou d’une autre.
Dans la vie quotidienne, cela n’est pas sans conséquences. Julie insiste sur l’importance de l’humilité. Quand elle est troublée par les vicissitudes ordinaires de la vie, elle prie et constate que se mettre en présence de la grandeur et de l’immensité divine relativise les soucis et les misères, et même fait qu’elles «s’évanouissent». «Tout devient plus facile et coulant », dit-elle, « tout prend à mes yeux une face plus riante ». Non pas en demandant à Dieu de réaliser telle ou telle chose en notre faveur: le Vicaire savoyard de l’Émile a récusé clairement cette forme de prière, mais simplement en consentant à se remettre en présence de Dieu.

Larguer les amarres et se laisser conduire
Si Rousseau n’est pas Julie, la figure de dévotion bien tempérée qu’elle dessine dans son ultime dialogue avec Saint-Preux n’en correspond pas moins à une figure qu’il reconnaît sans doute pour lui-même et qui n’est pas réservée aux femmes. Au fond, Rousseau sera surtout plus audacieux que Julie, dans la mesure où, comme il l’explique au conseiller Malesherbes dans une lettre de 1762, il n’hésite pas, à l’occasion, à larguer les amarres et à se laisser conduire, « l’esprit perdu dans l’immensité », dans « d’étourdissantes extases » lors desquelles il lui arrivait de s’écrier «O grand Être ! O grand Être ! ».

 
Ghislain Waterlot
Professeur de philosophie et d’éthique, Faculté de théologie, Université de Genève.
Culture → Tricentenaire de Jean-Jacques Rousseau | La VP novembre 2012 / n°9

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