Egérie, Grande pèlerine devant l’Eternel

 

 

Passeport

Le passeport d’Egérie est un document lacunaire. On ignore son nom exact (Egérie, comme la Nymphe, ou peut-être, ainsi qu’on le disait jadis, Ethérie ?), on ignore sa patrie (la Galice, au nord de l’Espagne, ou l’Aquitaine, autour de Bordeaux ?), on ignore sa profession, et même ses dates de naissance et de mort. Mais on sait d’elle une chose importante : dans les années 381-384, elle accomplit un immense voyage qui la mène à Constantinople, en Terre sainte et en Egypte. Voyage dont on a partiellement conservé le journal, ce qui vaut à Egérie d’être la toute première femme à avoir les honneurs, après plus de trois siècles exclusivement masculins, d’un volume de la collection des Sources chrétiennes.

 

▲ L’itinéraire supposé d’Egérie

 

Sa modernité

Face à ceux qui, il y a encore quelques générations, assignaient la femme chrétienne à sa cuisine et à la chambre à lessive, Egérie témoigne de la liberté de mouvement qu’une croyante – certes fortunée – pouvait prendre au IVe siècle. Elle traverse presque tout l’Empire, tantôt indépendante, tantôt avec un petit groupe qui préfigure les voyages organisés de notre époque. D’ailleurs, Jérôme, qui n’est pas précisément un grand défenseur des femmes dans la société chrétienne, condamne le voyage qu’une femme élégante a fait récemment en Orient. Allusion probable à notre Egérie.

 

Pour méditer

Le pèlerinage d’Egérie n’a rien de commun avec ces voyages qui seront imposés plus tard aux croyants pour faire pénitence. Il est tout simplement motivé par  le désir de prier là où se sont déroulés les faits de l’histoire du Salut. La spiritualité d’Egérie s’exprime ainsi dans la géographie. Ce n’est que bien plus tard, en réaction contre d’autres pèlerinages, que se développera une spiritualité intérieure. Certains se sentiront proches d’Egérie et partiront méditer sur des lieux saints; d’autres préféreront dire, avec Bernard de Clairvaux (XIIe siècle) : « Point n’est besoin de traverser les mers ou de franchir les Alpes. La route qui t’est montrée n’est pas bien longue : avance jusqu’à toi-même pour rencontrer ton Dieu. »

 

Un univers biblique

Partout où elle se rend, Egérie prend soin de lire les passages de l’Ecriture qui correspondent, comme les textes du  Deutéronome là où Moïse est censé les  avoir écrits. Tel lieu évoque d’autant plus facilement pour elle tel épisode biblique qu’Egérie, à en croire son biographe Valerius, a lu la Bible de bout en bout.

 

Un regard sur d’autres chrétiens

Egérie, partout où elle passe, va visiter les communautés de moines, les ermites, les évêques, les diaconesses, qui lui montrent les églises, les tombeaux, les lieux saints – jusqu’au buisson-ardent dans le Sinaï ! Tourisme ? D’une certaine façon, mais aussi désir de découvrir comment vivent les autres chrétiens. D’où la peine que prend Egérie, pour ses lectrices – car elle s’adresse toujours à « mesdames mes sœurs » – à décrire par le menu la liturgie des offices auxquels elle participe à Jérusalem.

 

Michel Grandjean
professeur d’histoire du christianisme, Faculté de théologie, Université de Genève.

Une figure spirituelle pour aujourd’hui | La VP décembre 2014 n°10 – p. 29
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