Dossier VP : « La presse religieuse doit traiter de l’essentiel, la question de Dieu ! »

Pour le professeur Denis Müller, notre société contemporaine rechigne à s’interroger sur les questions fondamentales de l’existence humaine. D’où l’importance de médias spécialisés.

Professeur de théologie, aujourd’hui à la retraite, et éthicien de renom, Denis Müller est aussi un homme passionné par la presse. Un monde qu’il a découvert dès son enfance grâce au métier de son père, ouvrier d’une entreprise neuchâteloise qui imprimait le quotidien local L’Express. Tout au long de sa carrière, Denis Müller a été régulièrement présent dans les médias, via des interviews, des débats ou des chroniques qu’il continue d’ailleurs à rédiger. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il en connaît parfaitement les rouages, les joies et les affres. Il a en effet présidé pendant plusieurs années la fondation de la « Vie protestante » romande. Une aventure qui, à son grand regret, s’est achevée en 1991. Genève, Vaud, Neuchâtel et le Jura bernois se doteront ensuite chacun de leur propre publication avant la renaissance d’un mensuel commun dès le mois prochain, le futur « Réformés ».

Quand une véritable presse religieuse apparaît-elle en Europe ?

Je ne suis pas historien, mais je dirais qu’elle prend vraiment son essor au XIXe siècle. La période de la Réf orme avait bien suscité la diffusion de nombreuses feuilles favorables ou opposées à ce mouvement, mais en tant que telle, la presse religieuse se répand de la manière la plus forte dans les années 1800.

Y a-t-il une différence entre la presse protestante et la presse catholique ?

L’esprit même de la Réforme, contemporaine du développement de l’imprimerie, contient l’idée de publicité, de diffusion de la foi. Je dirais donc qu’il y a une accentuation, une passion particulière même du  protestantisme pour la presse et les médias en général. Elle vient d’un croisement entre le respect pour l’Ecriture et le sens de la modernité. Cela dit, médias protestants comme catholiques doivent acquérir leur indépendance, car la presse n’est pas seulement l’organe de propagande d’une Eglise, mais également un moyen de communication. De ce fait, il peut y avoir des tensions entre l’Eglise et sa presse.

Les tiraillements que vous évoquez sont-ils davantage présents dans les médias de l’une ou l’autre confession ?

Non, ils concernent aussi bien la presse protestante que catholique. D’ailleurs, ni l’une ni l’autre ne sont uniformes. Bien sûr, le catholicisme dépend d’une structure centrale, contrairement au protestantisme, mais les courants de pensée y sont beaucoup plus divers qu’on a généralement tendance à le penser. En France, pour parler d’un exemple que je connais bien, il y a, bien sûr, des médias inféodés au Vatican mais également des voix très libres comme les revues jésuites ou Témoignage chrétien, un journal engagé qui a été fondé pendant la guerre par des résistants jésuites rejoints par des pasteurs lyonnais. Du côté protestant, cela va évidemment dans tous les sens, selon la glorieuse liberté des enfants de Dieu ! On retrouve dans sa presse les mêmes courants que dans le protestantisme. Voyez, par exemple, le mensuel Evangile et Liberté qui a été le fer de lance du protestantisme libéral.

Cette diversité est-elle une force ou une faiblesse ?

A mon avis, idéalement, tant les protestants que les catholiques devraient disposer de plusieurs journaux reflétant des courants divers. Les catholiques y parviennent, car ils ont saisi l’importance de cette diversité ; ils en ont aussi les moyens ! C’est plus difficile côté protestant. Pour des raisons financières, bien sûr, mais pas seulement. Nous avons, paradoxalement, un penchant à être plus unitaires. On le constate clairement en Suisse romande où la presse protestante a longtemps été uniquement diversifiée par canton et non pas par tendance ou par style.

Qu’en est-il de la presse évangélique ? Est-elle différente de la presse protestante traditionnelle ?

Etonnamment, ils sont peut-être plus monolithiques que les réformés ! Pour eux, fondamentalement, il n’y a pas de différence entre un service dans une paroisse aux membres plutôt âgés ou d’autres célébrations. C’est la même chose dans les médias : que cela soit dans la presse écrite, à la radio ou à la télévision, ils sont toujours dans la prédication ! Elle prime sur l’information, sur l’échange d’opinions, la réflexion. Leur approche est nettement moins intellectuelle que la nôtre.

Est-ce ce qui explique leur succès actuel ?

Il tient surtout à leur sociologie, à leur forte implantation et à des finances très solides. Cela dit, il faut relativiser.

Les évangéliques n’ont pas la conception d’une Eglise d’Etat institutionnalisée, mais, en Suisse romande, ils peinent pourtant aussi à se réunir au-delà des cantons. Et si leurs services rassemblent beaucoup de fidèles, ce qui impressionne, il ne faut pas oublier qu’ils possèdent beaucoup moins de lieux de culte que les Eglises traditionnelles. Eux aussi, ils ont de la peine à recruter.

Par-delà leurs différences et leurs antagonismes historiques, les médias chrétiens des différentes confessions coopèrent-ils davantage dans une société contemporaine de plus en plus éloignée de la religion ?

C’est une évidence : les médias chrétiens y sont désormais obligés. En France, par exemple, l’hebdomadaire protestant Réforme ne pourrait pas se priver de collaborer avec La Croix, le grand quotidien catholique. Il risquerait sinon de s’enfermer dans un ghetto. De toute façon, je pense que si l’on veut avoir une approche chrétienne dans notre société, il faut travailler ensemble, protestants, catholiques et évangéliques. Ces derniers, il ne faut pas l’oublier, sont très divers et pas tous fondamentalistes ! Les problèmes sont les mêmes, les enjeux aussi.

Quelle devrait être la priorité de la presse religieuse, quel que soit le courant qu’elle exprime ?

Accompagner les questionnements radicaux auxquels beaucoup de personnes sont confrontées. Qu’en est-il de Dieu ? Existe-t-il ? Les croyants, eux aussi, sont face à des interrogations critiques. Selon moi, un croyant qui ne doute pas est un mauvais croyant. On ne peut pas répondre à ses questions en parlant de spiritualité, qui est devenue un domaine qui permet de parler de tout, sauf de Dieu ou en ne s’occupant que de questions pratiques comme l’éthique. Ici, je plaide coupable, car je l’ai aussi fait pendant quarante ans… L’éthique peut devenir l’arbre qui cache la forêt. Je suis convaincu qu’il nous faut revenir à l’essentiel, la question de Dieu !

Anne Kauffmann

 La bio express de Denis Müller

Denis Müller est né en 1947 à Neuchâtel. C’est dans cette ville qu’il obtient sa Licence de théologie, puis son doctorat. Avant sa riche carrière académique, qui le verra enseigner l’éthique fondamentale et appliquée aux Universités de Lausanne, puis de Genève, il sera tour à tour chercheur au Fonds national de la recherche scientifique (FNRS), pasteur, animateur de jeunesse et formateur d’adultes (il dirigera pendant dix ans le Centre de formation du Louvain près de Neuchâtel).

Membre de divers comités de rédaction de revues d’éthique et de théologie en Europe, il a également dirigé l’Association de théologiens pour l’étude de la morale (ATEM) dont le siège est à Paris. Il est l’auteur de très nombreux articles et ouvrages. Le dernier, Dieu, le désir de toute une vie, sortira en novembre prochain aux éditions Labor et Fides.

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