Dominique Ziegler : « Calvin est une formidable source de dialogue »

 

 

Fils du sociologue altermondialiste Jean Ziegler, l’auteur et metteur en scène genevois, connu pour ses engagements et son goût pour le débat, fait du théâtre le lieu de ses interrogations sur la société. Rencontre autour de Calvin, « une personnalité complexe » à qui il vient de consacrer un long monologue.

 

▲ Dominique Ziegler / © DR

Bio express

Dominique Ziegler naît à Genève en 1970. A 16 ans, il est engagé au Théâtre de Carouge comme assistant à la mise en scène et comédien tout en se formant à l’Ecole de théâtre Serge Martin dont il sort diplômé en 1999. Auteur, il signe ou adapte la plupart des textes qu’il met en scène. Dès sa première pièce, N’Dongo revient (2002), cet artisan d’un théâtre politique s’est imposé comme une personnalité marquante de la scène romande notamment pour ses lectures de Jaurès, Molière, Rousseau et de Calvin.

 

Invité à développer son interprétation de la Réforme lors des rendez-vous initiés par le Musée international de la Réforme (MIR), Dominique Ziegler prolonge l’exercice pour La Vie protestante. Le metteur en scène n’en est pas à sa première tentative : en 2009, il coécrit avec Nicolas Buri Le Maître des minutes, pièce remarquée, et montée au temple Saint-Gervais. Le texte s’attache à montrer l’impact du calvinisme sur la vie genevoise. La figure austère de celui qui imposa sa Réforme à Genève continue d’interroger le metteur en scène. Avec Calvin, un monologue, forme plus introspective, il interroge aujourd’hui le rapport à la fois intime et politique de Calvin au fait religieux.

 
Dominique Ziegler, quel est votre rapport à la foi ?

Mon prénom est un hommage au directeur de conscience dominicain de mes parents qui m’ont également appelé Pascal en référence au penseur janséniste. J’ai reçu une éducation religieuse à la paroisse de Vandœuvres mais… disons que je n’ai pas été convaincu. Je n’adhère pas à la croyance mystique d’un Dieu tout puissant, pour autant je me retrouve dans les valeurs de fraternité engendrées par les religions quand elles sont interprétées de façon positive. Je suis davantage fasciné par la foi comme objet d’étude, car elle permet de se dépasser.

 
Comment avez-vous rencontré Calvin ?

En 2009, le Théâtre St-Gervais m’a commandé une pièce pour fêter les 500 ans de sa naissance. J’y suis allé en traînant les pieds. En travaillant le sujet, j’ai découvert – enfin – ce qui me manquait dans mon rapport à Genève : le souffle du passé, un récit historique aux dimensions épiques. Une histoire riche en mouvements sociaux, culturels, politiques et théologiques dont le paroxysme est l’affaire Calvin. Son histoire, que notre société genevoise ne met pas assez en valeur, est une formidable source de dialogue entre nous, ses héritiers, comme avec le reste du monde.

 
N’est-il pas paradoxal de faire de Calvin un personnage de théâtre ?

Le christianisme a longtemps eu un problème avec le théâtre alors assimilé à une cérémonie païenne. Il ne l’a ressuscité qu’au Moyen Age en redécouvrant sa fonction didactique. Drames liturgiques, miracles, mystères sont apparus pour faire connaître la vie des saints et de Jésus. Dans le contexte protestant, pas non plus fanatique de théâtre, Théodore de Bèze s’est également réapproprié cette fonction avec Abraham sacrifiant (1550), une des premières tragédies écrites en français moderne. Avec le théâtre, Calvin n’a pas été aussi radical qu’avec la danse. Des témoignages montrent qu’il aurait protégé des troupes parce qu’il pensait que leur théâtre didactique pouvait avoir une influence sur le bienfait commun.

 
Votre pièce est à la fois une confession, un credo et un discours. On y découvre un Calvin tourmenté.

J’ai mêlé intime, religieux et politique parce que Calvin est une personnalité complexe et torturée qui, de notre point de vue contemporain (la psychanalyse est passée par là), a une vision sombre de l’humanité. Cela m’a permis de montrer un Calvin de chair et d’os pris dans un espace-temps qui oscille entre le XVIe siècle et aujourd’hui. Un homme aux prises avec ses convictions aussi. Mais, comme il est Jean Calvin, je ne lui ai pas prêté de doutes trop violents ! On assiste plutôt à un monologue dans lequel il réaffirme la logique de sa foi.

 

▲ Dominique Ziegler / © Nicolas Schopfer

 
Que vous mettez à l’épreuve car le moteur de la parole est ici la mort de son fils, Jacques.

Effectivement, il y a dans le texte cette tension d’homme qui surpasse sa douleur. Instinctivement, je me suis dit que c’était l’occasion de tester sa foi. A mon avis, tout être qui perd un enfant se trouve en proie à des interrogations violentes. C’est aussi une manière d’aborder la Prédestination : l’idée que, dès l’origine, Dieu a décidé qui serait sauvé et damné, que notre comportement sur Terre n’a aucune incidence sur notre futur dans l’éternité. Un concept difficile à comprendre pour un esprit moderne.

 
Un concept qui vous permet, par glissements successifs, de questionner le sens de son action politique.

Effectivement, la relation entre la foi de Calvin et sa conception de l’ordre est poreuse. De mon point de vue, la force de sa croyance en Dieu influe sur son action politique, ses principes d’organisation de la Cité. C’est une question dialectique et ambiguë parce que Calvin, appelé pour consolider la foi réformée dans une ville où elle prend racine, est dans les faits partisan d’une forme de séparation de l’Église et de l’État. Mais s’il dit ne pas vouloir se mêler de politique – qu’il laisse à la charge du petit et grand conseil – le Consistoire dont il est membre a une telle valeur morale que les autorités civiles seraient bien empruntées de passer outre ses injonctions. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre sa façon d’imaginer la Cité sur un modèle théocratico-politique.

 
Un modèle qui a attiré des immigrés de l’Europe entière venus vivre leur foi en toute liberté à Genève.

Mais paradoxalement la Genève protestante vit une situation d’encerclement à la cubaine, pour tenter la métaphore ! Elle est théologiquement, politiquement et diplomatiquement isolée dans le monde chrétien. Dans le texte, j’observe que cela renforce Calvin dans sa volonté de transmettre encore plus haut le message réformé en faisant preuve de pédagogie, domaine dans lequel il s’est toujours et beaucoup investi.

 
Sans vous éloigner des faits, ni mettre en crise la doctrine calvinienne, votre approche de Calvin semble profondément dialoguer avec vos convictions.

Effectivement, je réinterroge Calvin comme je m’interroge sur le fait religieux en me référant souvent à l’explication marxiste qui pose que l’homme est façonné par les conditions économiques et politiques. Conditions qui ont une influence sur sa spiritualité, et non l’inverse, comme beaucoup le prétendent. C’est une question philosophique et dramaturgique de premier plan : est-ce l’esprit qui façonne la matière ou la matière qui façonne l’esprit ?

 

 
Propos recueillis par Francis Cossu

Grand entretien | La VP février 2016 n°1 – p. 20-21

 

 

« Calvin, un monologue »
Une pièce écrite et mise et mise en scène par Dominique Ziegler, avec Olivier Lafrance.
Du 25 avril au 9 mai 2016.
Lieu : Chapelle St-Léger, rue St-Léger 20, 1204 Genève.
Horaires : Lundi, Mardi, Mercredi, Vendredi, Samedi : 20h | Dimanche : 18h | Relâche : Jeudi
Billetterie : à l’entrée Réservation : 077 433 66 34 ou calvinmonologue@gmail.com.