Dominique Bourg : « Vers un nouveau désir de sens »

 

 

Dominique Bourg est la preuve vivante qu’il existe encore des esprits encyclopédiques. Titulaire de plusieurs diplômes universitaires, il est depuis 2006 professeur ordinaire à l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne où il nous reçoit. L’occasion d’évoquer une laïcité moderne et le rôle d’un État engagé dans l’espace religieux, afin de faire naître un nouvel esprit critique.

 

 

Entretien intégral de la version parue dans La Vie protestante Genève de mars 2016.

 

 

Comment expliquer aujourd’hui l’affirmation de la laïcité dans l’espace public ?

Quand on parle de laïcité, n’oublions pas que le contexte dans lequel a été votée la loi de 1905 en France a changé. A l’époque, le catholicisme était la religion dominante et l’État devait garantir un espace public neutre pour libérer les citoyens de toute tutelle religieuse. Aujourd’hui, notre société est multiculturelle ; toutes les religions du monde coexistent et il se trouve qu’une partie de l’islam a un rapport au texte sacré et à la Cité un peu « complexe » pour user d’un euphémisme. Traditionnellement l’islam a toujours été la religion dominante, imposant aux autres un sous-statut, celui de dhimmi, ou en les rejetant. Du coup, pour moi, la laïcité ne peut pas être simplement une neutralité passive. L’État, le système d’éducation, la culture doivent absolument investir de façon ouverte et critique les espaces religieux.

 

Que voulez-vous dire ?

Que l’État doit organiser par exemple la formation des imams afin que n’importe quel crétin ne puisse pas se déclarer imam. Ainsi on arracherait la formation de ces gens au diable qu’est l’Arabie saoudite. Ce pays n’est qu’un Daesh qui a réussi. Il est donc urgent que les pouvoirs publics fassent tout pour insuffler dans la formation des religieux une forme d’esprit critique, condition sine qua non pour la reconnaissance de l’autre. Que l’État ne relève pas d’une confession religieuse c’est sain ; mais l’État doit veiller à ne pas laisser les fondamentalismes gagner ; or la « neutralité » fait le lit du fondamentalisme. Je plaide donc pour que l’État intervienne dans l’espace religieux pour y faire naître un nouvel esprit critique. Pas un esprit critique type « écrasons l’infâme », mais un esprit critique qui est là pour permettre aux différentes confessions de vivre ensemble, à la limite de s’enrichir les unes aux autres.

 

Bio express

Né en 1953, Dominique Bourg a cosigné avec Philippe Roch Crise écologique ou crise des valeurs ; défis pour l’anthropologie et la spiritualité paru en 2010 et Sobriété volontaire ; en quête de nouveaux modes de vie paru en 2012 (tous deux chez Labor et Fides). Il est également l’auteur du Dictionnaire de la pensée écologique paru aux PUF en 2015.

 

L’islam vous inquiète ?

L’islam totalitaire et sectaire oui. Je sais qu’il existe d’autres traditions à l’intérieur du monde musulman. Prenez le soufisme, par exemple, c’est magnifique ; on peut très bien s’entendre avec un soufi. Cela fait des siècles qu’ils appellent au respect de la spiritualité de l’autre. C’est quand même assez extraordinaire. Ils ont été beaucoup plus rapides que nous ! Le chiisme a aussi cela d’intéressant qu’il invite à dépasser la littéralité des textes.

 

Beaucoup de musulmans se sentent stigmatisés et marginalisés en raison de leur foi…

Non. Stigmatisés au nom du terrorisme qui se réclame de l’islam. Tout a commencé un 11 septembre 2001. Le terrorisme islamique est un phénomène mondial, très complexe, mais ce qui est certain, c’est que toute cette jeunesse des banlieues, laissée hors de l’emploi ne l’est pas à cause de sa foi. Tant qu’on sera dans un modèle de libéralisme démentiel, vous aurez des banlieues déshéritées.

 

Comment mieux intégrer ?

Je n’ai pas de solutions miracles mais des actes symboliques pourraient être efficaces : que les autorités publiques aillent de temps en temps dans les lieux de culte par exemple, à commencer par les mosquées ; ce serait une manière de leur dire vous existez, vous êtes là, nous vous reconnaissons.

 

Beaucoup perçoivent la religion comme facteur de troubles à l’ordre public.

Il y a une part de mauvaise foi, car le XXe siècle nous a montré qu’on peut avoir des violences extrêmes sans religion – à travers le stalinisme et le nazisme. La violence est humaine. En revanche, si une religion prétend à l’exclusivité, c’est très dangereux en effet. « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père. » C’est une phrase fondamentale.

 

Un homme/une femme politique peut-il se rendre dans une église pour prier ?

Oui, si cette personne se rend aussi à la mosquée ou à la synagogue. Non pour dire : « Je suis musulman » ou « je suis juif » mais pour dire : « Ce que vous faites ici je le respecte, je le comprends et je vous montre que je l’approuve. »

 

 

Les religions ont-elles encore quelque chose à apporter, à part des « problèmes » ?

Nous vivons la fin d’une période consumériste que la crise écologique révèle et met en défaut. On sait maintenant que l’enrichissement matériel indéfini ne débouche plus sur le bien-être ; que sa poursuite exclusive est même contre-productive et dangereuse. La conjonction croissance-emploi ne marche même plus. Les classes moyennes et les classes les plus pauvres voient leur pouvoir d’achat décroître. Nous sommes donc à la fin d’un monde et du coup, il y a un nouveau désir d’une forme de sens qui est très fort. Cet appétit de sens est aussi un appétit de transcendance. Et dans ce contexte, oui, les religions ont des « choses à apporter », comme vous dites.

 

Est-ce que toutes les religions se valent ?

Elles sont différentes ; elles ne donnent pas les mêmes fruits et ce qui est important justement, c’est qu’elles donnent toutes des fruits différents. Mais toutes sont aussi capables de donner des fruits vénéneux. L’État n’est pas là pour juger de la valeur ou de la suprématie d’une religion ; il est là pour veiller à ce qu’aucune religion ne laisse se développer des fruits vénéneux.

 

De quel type de religion ou de spiritualité notre monde a-t-il besoin aujourd’hui ?

Il n’y a pas de société sans au moins un, parfois plusieurs idéaux d’accomplissement de sa propre humanité. Dans la Grèce archaïque, l’accomplissement suprême, c’était de mourir sur le champ de bataille. Le djihad renoue avec cela. Vous avez ensuite l’héritage grec classique, avec Aristote : être un homme, c’est cultiver sa raison spéculative par l’exercice de la philosophie et des sciences, cultiver sa raison pratique par la participation à la vie de la cité et puis, mettre en forme sa sensibilité par les arts. Ce n’est pas mal comme programme… Ensuite vous avez eu le christianisme avec comme idéal d’accomplissement le salut et jusqu’à récemment le consumérisme, qui est en bout de course. Donc on va devoir réinventer des idéaux d’accomplissement de notre humanité, probablement en puisant à des sources plurielles et parmi ces sources, l’héritage chrétien. Notre relation à la nature sera un élément de cette spiritualité, d’une spiritualité qui ne sera pas nécessairement confessionnelle.

 

Nous vivons un crépuscule ou une aurore ?

Une aurore, mais entendons-nous bien, une aurore pendant laquelle on va déguster. On va vivre à la fois le XIVe – période froide s’il en fut, guerre de cent ans, peste noire, etc. – et le XVIe siècle : renaissance et progrès nouveaux.

 

Que diriez-vous aux Églises dans ce monde en mutation ?

Tenir le choc. On a besoin d’une petite minorité qui reste intègre, les pieds bien ancrés. Dans l’orage, dans la tempête, rester ferme. Et pour le reste, il faut attendre que l’Esprit souffle. Aujourd’hui, il souffle peu, par endroits seulement, mais il ne faut pas se décourager ; ne pas se fermer ; ne pas se laisser aller, car on entre dans un âge obscur. Quand vous voyez le populisme qui l’emporte partout, la haine, c’est difficile. Toute la question est de savoir comment rester solidement ancré dans ses valeurs, sans nier le monde et sans faire comme si on ne voyait pas l’esprit du mal – pardonnez- moi l’expression – qui gagne, partout.

 

 
Propos recueillis par Emmanuel Rolland

Dossier | La VP mars 2016 n°2, p. 14-15.