« Etre européenne et musulmane n’est pas incompatible »

 

 

Pour la quatrième rencontre islamo-chrétienne organisée au Centre oecuménique des Avanchets, le pasteur Jean-Claude Basset a invité une femme: Lucia Dahlab, Suissesse convertie à l’islam et vice-présidente de l’union des organisations musulmanes de Genève.

Lucia Dahlab est à l’image de son nom: un joyeux mélange de sonorités méditerranéennes qui évoquent l’Italie et le Maghreb, le catholicisme et l’islam. Pourtant, l’identité de cette enseignante mère de trois enfants n’a rien d’un melting pot flou et indéfini: Lucia se sent entièrement européenne et entièrement musulmane. Et ce n’est pas incompatible. Née à Genève d’un père italien catholique et d’une mère anglaise anglicane, Lucia est Suissesse. C’est dans cette culture qu’elle a grandi et qu’elle vit toujours aujourd’hui. Ses parents, non-croyants, l’ont baptisée bébé «pour faire plaisir à la grand-mère italienne», mais ne lui ont offert aucune éducation religieuse. Un manque que Lucia a tenté de combler, une fois adulte, en allant chercher du côté du bouddhisme et des religions orientales «parce qu’il me semblait que leurs adeptes vivaient en accord avec leurs principes religieux au quotidien», mais elle n’y a pas trouvé ce qu’elle cherchait.

Une religion qui lui correspond
«C’est lorsque j’ai rencontré la famille algérienne de celui qui allait devenir mon mari que j’ai senti que l’islam était la religion qui me correspondait.» Un voyage en Algérie plus tard, Lucia décide de se convertir. «Ça s’est passé très vite, ma famille l’a accueilli avec plus ou moins de facilité, mais chacun a respecté ma décision.» Dans son entourage et dans sa profession, on accepte sa nouvelle foi sans trop de problèmes. Jusqu’au jour où elle décide de porter le foulard. «Le jour où je l’ai mis, je me suis sentie bien, en accord avec moi-même et avec mon corps», explique la jeune femme. Mais les regards changent, sa décision surprend, choque parfois. Cependant on la tolère. De 1991 à 1996, elle peut même continuer à enseigner, foulard sur la tête, sans aucun problème.
C’est la curiosité d’une journaliste qui changera la donne. Déçue que Lucia ne veuille pas répondre à ses questions («Franchement je n’avais rien à lui dire!»), la journaliste informe la TSR qu’une enseignante donne ses cours voilée et l’affaire prend une tournure politique. Commence alors un bras de fer entre Lucia et le DIP qui se soldera par un échec de la première devant la Cour européenne des droits de l’homme. «Aujourd’hui, je ne sais pas si la voie juridique était la bonne solution, mais à l’époque, je n’en voyais pas d’autre.»

Mère de deux enfants en bas âge alors que son mari est encore aux études, Lucia ne peut pas se permettre d’arrêter de travailler. Elle enlève alors son foulard. «C’est difficile. Le foulard fait partie de moi,
l’enlever c’est une forme d’humiliation. Mais je le fais depuis 13 ans. Pour moi, la décision du DIP est une violence institutionnelle».
A Genève, rappelle le pasteur Basset, les élèves peuvent porter le foulard, mais les enseignants, comme tout fonctionnaire représentant l’Etat, ne peuvent pas porter de signe religieux «ostentatoire».

Rassembler et non diviser
Dans l’assistance, pourtant peu nombreuse en ce jour de neige, les questions fusent, de femmes surtout. «Est-ce vraiment vous qui avez choisi de porter le foulard ou vous l’a-t-on imposé? Est-ce que vous direz à votre fille de le porter? C’est un signe qui n’appartient pas à notre culture!»
Lucia Dahlab ne se démonte pas. «Si je le porte, c’est qu’il correspond à ma foi, à ma perception de moi-même et à mon rapport à mon corps plus qu’à ma culture». L’enseignante s’insurge d’ailleurs contre le discours udéciste qui veut qu’islam et Occident soient incompatibles. «Je suis la preuve que l’on peut tout à fait être Suissesse et musulmane, par choix et par conviction!». C’est d’ailleurs sans doute son sens civique suisse qui l’a poussée à fonder, avec d’autres, l’Union des organisations musulmanes de Genève, pour permettre aux musulmans d’origines différentes de se rencontrer et de mieux se faire comprendre dans le débat publique. «L’islam en Suisse est constitué de plusieurs petites communautés, structurées de façon souvent amateures et disposant de peu de moyens. Notre association, même modeste, est un premier pas pour se faire entendre, ensemble.» Mais est-ce possible sans argent? «Nous essayons! Il n’est pas question d’accepter de l’argent venant de pays qui ne fonctionnent pas comme nous.» Car la jeune femme ne peut que le déplorer: aucun pays islamique n’est démocratique. «Je crois que les musulmans de l’Occident ont un témoignage important à faire valoir auprès de leurs coreligionnaires: nous devons insuffler l’esprit démocratique dans nos institutions, être des ponts entre l’Orient et l’Occident. C’est en tout cas ce que j’essaie d’être au quotidien: un pont.» Le pasteur Basset rebondit : «Il est important que chrétiens et musulmans puissent construire un ‘nous’ pour dépasser les solidarités ‘partisanes’ des musulmans défendant les musulmans, et les chrétiens les chrétiens. La démocratie et le respect des minorités religieuses doivent être défendues ensemble.» Un message fédérateur à la veille de Noël.

Cette rencontre fait partie d’une série de dialogues entre musulmans et chrétiens organisé par le pasteur Jean-Claude Basset à la suite du vote sur les minarets. Hafid Ouardiri, Youssouf Ibram et Shady Ammane ont précédé Lucia Dahlab.

 

 

Aline Bachofner

La VP décembre 2010 – janvier 2011 / n°10

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