Crise migratoire, de la parole aux actes

 

 

Les Églises en font-elles assez pour les migrants ? Face aux drames qui se succèdent en Méditerranée et à l’afflux de réfugiés aux portes de l’Europe, les autorités de plusieurs institutions ecclésiales appellent à une solidarité d’urgence. Sont-elles entendues ?
Le point sur ce que les Eglises font – et ne font pas pour accueillir les réfugiés.

 

 
« En matière d’asile, les beaux discours doivent être accompagnés d’actes », affirmait le 20 août 2015 Christophe Darbellay dans le quotidien alémanique Basler Zeitung. Le président du PDC suisse reprochait aux Eglises d’être plus promptes à sermonner les politiques dans le dossier de l’asile que d’ouvrir leurs portes aux réfugiés. Il faut dire que moins d’un mois auparavant, les monastères du canton de Zoug, interpellés par les autorités cantonales, faisaient savoir qu’ils ne seraient pas en mesure d’accueillir des réfugiés, faute de places et de structures adaptées. Et dans le canton de Genève, à la fin du mois de juin, la paroisse catholique du Sacré-Cœur renonçait à accueillir la trentaine de requérants déboutés du collectif No Bunkers, suite à l’échec des négociations avec la Ville de Genève sur la question de la prise en charge financière des éventuels dommages.

 
Le ping-pong avec l’État
Alors, les Eglises sont-elles frileuses lorsqu’il s’agit de passer de la parole aux actes ? « Les Eglises n’ont pas attendu la crise migratoire pour se préoccuper de l’asile », rétorque Claude Ruey. Le président de l’œuvre d’entraide protestante EPER cite les nombreuses initiatives prises par les Églises membres de la Fédération des Églises protestantes de Suisse (FEPS) au cours des derniers mois pour renforcer l’aide aux migrants. L’Église évangélique réformée du canton de Vaud a, par exemple, mis la main au porte-monnaie pour soutenir le Service d’aide juridique aux exilés, en difficulté financière, et elle vient d’appeler les paroisses à ouvrir leurs locaux, notamment les cures ; La FEPS a financé des postes d’aumôniers dans les nouveaux centres d’hébergement des migrants; plusieurs Églises cantonales, dont Bâle-Campagne, Berne, Schaffhouse et Saint-Gall viennent d’accorder 10’000 francs de plus pour soutenir l’aide d’urgence en Irak. Quant à l’EPER, elle est présente au Liban et au nord de l’Irak dans des camps de réfugiés; en Serbie, pour venir en aide aux migrants sur la route de l’exode; et, en plus de ses bureaux d’aide juridique aux exilés, elle est active en Suisse dans l’intégration des réfugiés notamment par la mise à disposition de jardins familiaux.

Du côté de l’hébergement à proprement parler, la situation est complexe. Claude Ruey estime que l’accueil à grande échelle doit être pris en charge par des professionnels. « Les monastères pourraient être pris au dépourvu s’ils devaient accueillir des groupes, cela nécessite un encadrement spécifique. » Les Églises ont beaucoup de locaux vides, mais pas forcément dotés des infrastructures nécessaires, comme des sanitaires. Et lorsqu’elles en ont, l’accord avec les autorités politiques communales et cantonales n’est pas toujours aisé. Mgr Morerod, évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, a par exemple mis à la disposition de l’État le château de Rosière, à Grolley dans le canton de Fribourg. Mais la commune s’y oppose et une pétition a été déposée contre ce projet.

 

▲ Des requérants d’asile du Foyer des Tattes ainsi que les manifestants venus pour les soutenir. Ils s’opposaient à leur transfert dans des abris PC en investissant, dans le calme, le centre culturel du Grütli à Genève, le mardi 16 juin 2015. / © Keystone | Magalie Girardin

 
Offres des Eglises
A Genève, en juin, l’Eglise protestante a été interpellée par les autorités de la Ville, comme l’Eglise catholique et la paroisse du Sacré-Cœur, pour héberger provisoirement les migrants délogés du foyer des Tattes. Une trentaine de requérants d’asile déboutés ont refusé d’intégrer les abris de la protection civile. L’Église protestante est entrée en matière mais, estimant que la Ville n’accordait pas les garanties nécessaires à cette prise en charge, comme le fait d’assurer leur évacuation dans un délai raisonnable, la démarche est restée sans suite. « Nous n’avons pas pu répondre à une demande urgente, faute de pouvoir trouver un véritable consensus, estime Emmanuel Fuchs, président de l’EPG. Mais nous avons fait connaître notre intérêt de collaborer avec l’Etat dans l’accueil et l’encadrement des migrants à plus long terme. » En juin 2014 déjà, le président de l’EPG a écrit au Conseil d’Etat pour mettre à disposition le riche réseau d’entraide de l’Église dans le domaine de l’asile. Une proposition restée sans suite. Il est en attente de pouvoir prolonger cette réflexion avec Mauro Poggia, ministre en charge du Département de l’emploi, des affaires sociales et de la santé (DEAS), afin de faire l’inventaire des lieux utiles et des collaborations possibles.

Nombreux sont ceux qui, à titre individuel, songent à accueillir un ou plusieurs réfugiés. Mgr Gmür, évêque de Bâle, a annoncé vouloir installer des logements pour les réfugiés dans le château de Steinbrugg, siège de l’évêché. Le curé d’Evolène a déclaré dans Le Matin dimanche du 13 septembre qu’il mettait à disposition les trois chambres libres de sa cure, quitte à s’attirer les foudres de certains paroissiens. Quant au chanoine Claude Ducarroz, prévôt de la cathédrale de Fribourg, il s’est joint à l’association citoyenne « Osons l’accueil » qui coordonne les offres d’hébergement à domicile avec l’organisme chargé de l’accueil des migrants dans le canton. Il est également prêt à ouvrir la porte de sa cure. Tous trois répondent à l’appel du pape François qui a enjoint, le 6 septembre dernier, toutes les communautés, paroisses et paroissiens à accueillir un réfugié chez soi.

Côté protestant, certains ont déjà fait le pas et hébergent des réfugiés. C’est le cas du pasteur de la cathédrale de Zurich Christoph Sigrist.Depuis plusieurs semaines, son presbytère accueille une famille de trois réfugiés kurdes.

 
Et les simples paroissiens ?
« C’est incroyable, je reçois chaque jour plus d’appels de bénévoles », se réjouit Anne-Madeleine Reinmann, diacre à l’Aumônerie genevoise œcuménique auprès des requérants d’asile (AGORA). Débordée par les offres de bénévolat et les dons de vêtements, elle aimerait pouvoir orienter et intégrer ces bénévoles aux activités de l’AGORA (cours de langue, soutien en tout genre, visites des prisons administratives, soutien spirituel). Mais la structure est petite et ne pourra peut-être pas répondre à toutes ces bonnes volontés. Elle renvoie donc au guide pratique des actions de solidarité (cf. encadré) rédigé par la Coordination asile pour répondre à l’urgence. Et elle conseille de s’adresser aux paroisses qui se situent sur les communes où des réfugiés logent en abris PC. « Ces personnes ont besoin d’activité, de lien social, de sortir de leur abri en sous-sol… Leur offrir un café, un moment de détente ou une oreille attentive, c’est déjà beaucoup ! » Et ça ne demande pas de formation spécfique…

 

 

Ce qu’on peut faire pour aider
La Coordination asile propose trois manières d’aider :
Héberger un réfugié (s’annoncer auprès de l’OSAR ou de l’Hospice général)
Être bénévole, par exemple comme prof. de français, écrivain public, accompagnant dans les démarches administratives, les visites médicales, etc. (liste des associations sur asile.ch
Collecter des biens ou faire un don. Le Vestiaire social, aux Eaux-Vives, est particulièrement à la recherche de vêtements et de chaussures de seconde main pour les messieurs.

Le « petit guide pratique » d’actions de solidarité avec les réfugiés est disponible ici >> [pdf]

 

 
Aline Bachofner

Actualités | La VP octobre 2015 n°8 – p. 4-5