« Et ça tourne dans sa tête, et ça ressasse dans son coeur… »

 

 

Qu’elles soient solitaires ou en groupe, les longues marches bouleversent et transforment profondément. Epreuves, foi et découvertes… Nous vous livrons quatre témoignages directs de ces gens qui ont choisi « une expérience de liberté et de renaissance à chaque pas ».

 

 

▲ Antoinette Baud

Antoinette Baud, étudiante en théologie
« Tous nos sens sont stimulés »

« Avec des amis, nous avons eu envie de marcher vers Taizé pour nous préparer autrement à partager une semaine dans la communauté. C’est ainsi qu’en août 2015, nous sommes partis sur le Sentier de grande randonnée 9 pour une aventure de 160 km. Mais pour des étudiants rivés sur des chaises, les débuts ont été physiquement difficiles – surtout les cloques !

Découvrir ses limites et les dépasser est quelque chose de très fort. On se sent particulièrement vivant avec Dieu au milieu de sa création. Tous nos sens sont stimulés et la marche permet de se vider la tête. Et puis il faut avoir confiance, comme s’Il allait, par ses « clins Dieux », nous donner exactement ce dont nous avions besoin.

Ce que j’ai préféré, c’était nos trois temps quotidiens de partages et de prières autour de textes bibliques et de « témoins de la foi » pour ancrer notre cheminement dans une démarche spirituelle. Savoir vivre des moments plus personnels en silence tout en restant ensemble est une belle façon de vivre la communauté. La marche : une belle parabole de ce que peut être la foi dans les méandres de notre vie. »

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▲ Sylvain Thévoz

Sylvain Thévoz, conseiller municipal, travailleur social et anthropologue
« Une humanité en marche, porteuse de ruptures, de consolation et d’amour »

« Quand je me suis mis en chemin vers Saint-Jacques-de-Compostelle, je cherchais l’inconnu. Ma marche a duré quatre mois, des collines françaises jusqu’au désert marocain. J’ai découvert que le voyage n’a pas de fin. Il est constitué d’étapes. J’ai apprécié la lenteur, le rythme de la pensée qui s’adapte aux pas, et la marche aux variations de la pensée. A l’approche de Saint-Jacques, j’ai presque couru : 78 km d’une traite pour y arriver à l’aube. J’étais enthousiaste ! Car la marche est une expérience de joie. Celle de s’en remettre à l’instinct, au désir, à la curiosité d’emprunter tel chemin plutôt que tel autre. C’est aussi une expérience de vulnérabilité. La pluie vient. Un chien sauvage et méchant barre le passage. Que faire? Sur ce chemin, j’ai rencontré des moines, un banquier ruiné, une GI américaine, un bodybuilder autrichien, une cinéaste indienne, et tant d’autres… toute l’humanité en marche, porteuse de ruptures, de réconciliations, de consolation, et d’amour. La marche est une expérience de liberté oui, et de renaissance, à chaque pas. »

 

 

▲ Eric-Emmanuel Schmitt/ © Catherine Cabrol

Eric-Emmanuel Schmitt, écrivain
« Touché par la grâce, seul dans le désert »

A28 ans, il sillonne le désert algérien pour faire des repérages pour un film qu’il veut tourner sur l’ermite Charles de Foucauld. Parti avec un groupe, Eric-Emmanuel Schmitt ouvre la marche. Mais pressé, il se perd en chemin. Il affirme n’avoir pas été en quête de Dieu, mais cette nuit-là, seul avec les astres, il est envahi par la grâce.

Perdu en plein désert, il attend la mort, unique issue à ses yeux. Mais tout à coup « une paix m’envahit. La force fonce. Je me laisse prendre. Elle me pénètre le corps, l’esprit. Me voici irradié ! Incendié, je m’approche d’une présence. Plus j’avance, moins je doute. Plus j’avance, moins je questionne. Plus j’avance, plus l’évidence s’impose. Je peine à me figurer Celui dans lequel je me suis fondu puisqu’on ne peut ni Le voir, ni L’entendre, ni Le toucher, ni L’étreindre. Pour aller vite, je devrais probablement le baptiser Dieu. Dieu, je L’ai atteint par le cœur. Là, en moi, s’est creusé un corridor entre deux mondes, le nôtre et le Sien. J’ai la clé, le chemin. Nous ne nous quitterons plus. Quel bonheur qu’Il existe ! Joie ! Par ma foi toute neuve, je l’éprouve d’une façon puissante. Je souris en songeant au cadeau que je viens de recevoir. La foi… »

Illuminé et apaisé par cette découverte, il s’endort paisiblement et le lendemain finit par retrouver ses compagnons de route sans encombre.

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▲ Isabelle Juillard

Isabelle Juillard, pasteure à la retraite
« Tant d’émerveillements et de larmes… »

« Pendant mon congé sabbatique, j’ai voulu vivre l’aventure spirituelle des pèlerins, pas à pas, très lentement et très loin. De Versoix jusqu’à Fisterra, un insondable chemin jusqu’au bout de la Terre, après Saint-Jacques-de-Compostelle, à l’océan où on brûle souliers et habits, et on y ramasse la coquille ! « El camino »…! Une vingtaine de kilomètres par jour, avec sa maison sur le dos, presque rien et tout ce qu’il faut. C’est dur, c’est trop lourd; accepter de lâcher, c’est dur aussi, pourtant c’est la seule manière d’avancer. Et à force de mettre ses pieds dans les pas des autres pendant des centaines de lieues, on finit par progresser, et ça tourne dans sa tête, et ça ressasse dans son coeur, et ça souffre dans son corps… Tant d’événements, d’émerveillements, de larmes… Ainsi la boue blanche du Quercy, on la dit «amoureuse» tellement elle colle ! Ou les fleurs tout ordinaires du chemin, si émouvantes dans leur obstination à « faire joli ». Et la solitude le jour, et les liens tissés de gîte en gîte le soir. Et cette œuvre de la prière qui marche intérieurement en nous et avec nous… comme si le Christ lui-même marchait vraiment à côté et dedans aussi. Le psalmiste le disait il y a longtemps : Seigneur, c’est toi qui me fais savoir quel chemin mène à la Vie (Psaume 16, 11).

Pour l’avoir expérimenté, je confirme : c’est vrai. »

 

 
Marianne Wanstall-Sauty, pasteure.

Portrait | La VP avril 2016 n°3 – p. 16-17