Blasphème : de l’indigestion à la crise de foi

 

Cet article a été publié en mars 2012 dans le dossier « Blasphème : quand la liberté d’expression fait scandale ».

 

Des débats suscités par Charlie Hebdo et les dramaturges Rodrigo Garcia et Romeo Castellucci, un mot résonne : blasphème. Partisans de la liberté d’expression et du respect des croyances se sont affrontés sans jamais s’entendre. Décryptage d’un dialogue de sourds.

 

 

Le 2 novembre dernier [ndlr. novembre 2011], la rédaction de Charlie Hebdo était incendiée suite à la publication d’un numéro intitulé Charia Hebdo, illustrant en couverture un Mahomet hilare promettant 100 coups de fouet à qui ne serait pas « mort de rire ». Hasard ou coïncidence, l’Institut Civitas, mouvement catholique traditionnaliste, mène dans le même temps en France une série d’actions très médiatiques contre des œuvres dont il dénonce le caractère blasphématoire.
Après avoir appelé à manifester en avril contre « Piss Christ », une photographie de l’artiste Andres Serrano montrant un crucifix plongé dans un verre d’urine exposée au Musée d’art contemporain privé d’Avignon, Civitas se lance à l’automne 2011 dans une vaste campagne visant à obtenir la déprogrammation de deux pièces prévues en octobre et décembre à Paris : « Sur le concept du visage du fils de Dieu » de Romeo Castellucci et « Golgota picnic » de Rodrigo Garcia. En cause ? De l’encre noire (ou des excréments, selon les interprétations) recouvrant le visage de Jésus dans la première, une crucifixion et un Christ moqués dans la seconde.

 

Keystone

 
Haro sur le blasphème et les blasphémateurs
Au bout du compte, pas de déprogrammation mais des protestations en chaîne : des représentations perturbées par des croyants qui se cadenassent aux portes du théâtre ou jettent des boules puantes dans la salle, des manifestations scandées de cantiques et de prières…
A ces réactions de catholiques traditionalistes s’ajoutent celles, plus pacifiques, d’évêques français qui regrettent publiquement l’outrage à la foi, tandis qu’une cinquantaine de députés de droite signent un texte dénonçant les actes hostiles envers la religion chrétienne.
De leur côté, les musulmans interrogés au sujet des dessins de Charlie Hebdo insistent sur la douleur que provoque la caricature du Prophète : « Ils ne savent pas ce qu’il signifie pour les musulmans, déclarait l’un d’entre eux à 20 minutes le 5 novembre dernier [ndlr. novembre 2011], ils auraient pu faire des caricatures sur autre chose, mais pas sur le symbole lui-même. »
Pourquoi des réactions aussi passionnées ? Pourquoi ces crispations autour des symboles de la foi ? Pour Pierre Gisel, Doyen de la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Lausanne, cela tient à ce que le blasphème représente pour le croyant : « C’est une atteinte à ce qui est considéré comme sacré, donc en lien avec la divinité. Les réactions que le blasphème suscite le prouvent, il touche quelque chose de profond chez le fidèle. Il est possible que ce soit son identité même qui soit bousculée. »

 
La contre-offensive
Du côté des défenseurs de la liberté d’expression, les réactions ne sont pas moins virulentes. Des contre-manifestations, organisées notamment par la Ligue des Droits de l’Homme et différents partis de gauche, font pendant aux manifestations de croyants indignés. Parallèlement, les commentaires scandalisés s’enchaînent. Les directeurs des théâtres concernés dénoncent des « agissements à caractère fascisant » et un « retour au Moyen Age ».
Le thème du retour en arrière fait d’ailleurs florès dans les médias. Joëlle Gayot, présentatrice de l’émission « Changement de décor » sur France Culture, parle d’« émeutes d’un autre âge », tandis qu’un article du Monde du 24 décembre [ndlr. décembre 2011] intitulé « Blasphème, l’éternel retour » remarque que « le mot semble sorti d’une querelle médiévale ».

 
Un raidissement général ?
Pour Mallory Schneuwly Purdie, sociologue des religions à l’Observatoire des religions en Suisse, ce raidissement général est symptomatique de la religiosité contemporaine : « Il est le fait de deux franges minoritaires de la population : d’un côté les pratiquants convaincus, proches de l’Institution, qui ressentent comme une attaque qu’on ne respecte pas leurs croyances, et d’un autre, les « séculiers » qui se mobilisent contre toutes les expressions religieuses dans l’espace public. Chaque camp a tendance à se crisper sur sa liberté et à être combatif. »
Selon la sociologue, ces événements montrent qu’« il y a un rapport parfois conflictuel entre société contemporaine et religion. Il est dû en partie à une frontière brouillée entre sphère privée et sphère publique, ainsi qu’à une distanciation de plus en plus grande de la religion et une tendance à nier aux personnes le droit à ce que la religion tienne une place importante dans leur vie. Il y a aussi un double jeu à l’œuvre qui consiste à sacraliser le profane (dans ce cas, la liberté d’expression, la laïcité) et ‘profaniser’ le sacré. Preuve que l’homme a besoin d’éléments qui soient intouchables et qu’on ne remette pas en question. »

 
Un éternel recommencement ?
Les versets sataniques de Salman Rushdie (1988), l’assassinat de Théo Van Gogh (2004), l’affaire des caricatures de Mahomet (2006) ou plus récemment la photo choc de Benetton montrant le pape Benoît XVI embrassant l’imam de l’Université Al-Azhar au Caire (2011) [ndlr. l’attentat contre Charlie Hebdo, commis le mercredi 7 janvier 2015 à Paris]… Ces événements s’ajoutent à une longue liste qui rappelle que la question du blasphème revient sans cesse dans les débats publics par trois vecteurs : l’art, la publicité et la presse.
Légiférer sur cette question est-il souhaitable pour désamorcer les conflits ? « La Cour européenne a condamné à plusieurs reprises des ‘discours gratuitement offensants’ envers les croyants », explique Maya Hertig, Professeur de droit constitutionnel à l’Université de Genève.
« Il existe dans le code pénal suisse un article qui punit toute personne ayant publiquement offensé ou bafoué les convictions d’autrui en matière de croyance (article 261), mais il n’a pas été appliqué depuis des décennies. La tendance générale en Europe est plutôt d’abolir ce genre de lois, car il est difficile pour les juges d’être impartiaux sur ces sujets et le risque est grand de protéger la religion majoritaire. Dans une résolution sur la liberté d’expression et le respect des croyances datant de 2006, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe s’est d’ailleurs montrée très réticente à l’idée d’instaurer le blasphème comme infraction pénale. »
L’Assemblée a, en effet, insisté sur le fait que de telles dispositions ont souvent eu par le passé « des incidences négatives sur le progrès scientifique et social ». Elle s’est néanmoins montrée favorable à toute initiative qui puisse « œuvrer activement à la prévention du discours de haine dirigé contre différents groupes religieux ou ethniques ». Y aurait-il donc un juste milieu à trouver ? Pour Pierre Gisel, « Il n’est pas sain de sanctuariser des symboles et aucune réalité humaine ne doit être soustraite à la discussion et donc à la contestation. S’il y a une limite à mettre, elle est dans la forme (rien ne sert d’agresser), pas dans le fond. » L’avenir le dira !

 

Histoire de dessins étouffe-chrétiens
A l’exception d’un graffiti du IIIe siècle représentant un Christ en croix à tête d’âne, les symboles chrétiens jouissent, de la période constantinienne jusqu’à la Révolution, d’une sacralité qui ne saurait être remise en question ou moquée. C’est à la fin du XIXe siècle que se multiplient les images pouvant être jugées blasphématoires.
Le peintre Félicien Rops ouvre la voie avec son Christ en érection et Paris devient, dès la Commune, la capitale de la caricature anticléricale, tandis que le phénomène s’étend à l’Europe. Loin d’être plus caricaturales, nos deux dernières décennies se distinguent néanmoins par les polémiques et les réactions violentes faisant suite à des images ou représentations provocantes, non plus seulement envers le christianisme, mais aussi l’islam. C.G.

 

Camille Gonzales
Historienne des religions chez Centre intercantonal d’information sur les croyances
La VP mars 2012 / n°2 – p. 10-11